
Experts institutionnels et acteurs de terrain partagent ici leur vision des leviers à activer pour bâtir un secteur de la construction qui conjugue efficacité, sobriété et création de valeur sur l’ensemble du cycle de vie des bâtiments.
Vishojit B. Thapa
Dr.-ing. unité stratégies et concepts (USC) à l’Administration de l’environnement
« Au Luxembourg, les déchets de construction et de déconstruction représentent plus des trois quarts des déchets totaux générés et constituent un potentiel considérable en matière de valorisation des ressources. Les taux de recyclage des déchets de construction et de déconstruction (hors terres d’excavation) dépassent 85 % (objectif européen fixé à 70 %), mais reposent majoritairement sur la valorisation des fractions minérales, tandis que le réemploi reste encore limité et peu structuré.
Dans ce contexte, le Plan National de Gestion des Déchets et des Ressources (PNGDR, 2025) joue un rôle stratégique essentiel, en fixant une trajectoire ambitieuse visant à renforcer la prévention des déchets, le tri à la source, et le développement des filières de réemploi et de recyclage à haute valeur ajoutée.
Parmi les mesures concrètes renforcées par ce plan figurent notamment la prévention et la valorisation des terres excavées via diverses filières de réutilisation et de valorisation optimisée, l’encouragement des diagnostics préalables à la déconstruction afin d’identifier davantage les matériaux réemployables et recyclables, le soutien au développement de plateformes de réemploi à l’échelle nationale, avec notamment le projet du Centre de réemploi de Wiltz en cours de développement, ainsi que l’incitation à intégrer des clauses de réemploi et de matériaux recyclés dans les marchés publics, et le renforcement de la traçabilité des matériaux.
L’évolution du secteur passe également par une intégration plus systématique des principes de l’économie circulaire dès la conception du bâti : conception orientée vers la déconstruction sélective et le réemploi, sélection de matériaux réutilisables ou recyclés, et structuration de filières locales de réemploi.
Les premières mesures sont déjà engagées et traduisent une dynamique positive. Le renforcement de la coopération entre acteurs publics et privés permettra de consolider les fondations d’une contribution renforcée à la transition écologique au Luxembourg ».
Nabila Adjaoud
Chargée d’études qualité des eaux potables, gestion des risques et économies d’eau à l’Administration de la gestion de l’eau
« Au Luxembourg, la préservation des ressources en eau constitue un enjeu croissant. Dans un contexte de développement économique et démographique soutenu, les volumes d’eau potable consommés augmentent, tandis que les effets du changement climatique accentuent les périodes de stress hydrique. Garantir à la fois la qualité et la quantité d’eau potable devient ainsi un défi majeur pour les acteurs publics et privés.
Les ménages représentent environ 60 % de la consommation d’eau potable, ce qui confère au bâtiment un rôle clé dans une gestion plus durable de la ressource. Des actions simples et peu coûteuses permettent déjà des gains significatifs : l’installation de mousseurs, de réducteurs de débit ou de pommeaux de douche à faible débit (5 à 7 l/min) peut réduire d’environ 10 % la consommation d’un ménage, sans dégrader le confort. La généralisation des toilettes à double chasse (3/6 litres, voire 2/4 litres si l’évacuation le permet) constitue également un levier efficace.
Des solutions plus techniques offrent un potentiel supplémentaire. La récupération des eaux de pluie et des eaux grises permet d’alimenter des usages ne nécessitant pas une qualité potable, notamment les chasses des toilettes, qui représentent près de 27 % de la consommation domestique. Ces systèmes exigent toutefois une conception rigoureuse, en particulier une séparation stricte des réseaux afin d’éviter tout risque de contamination du réseau d’eau potable. L’Administration de la gestion de l’eau et les services de la santé ont publié en 2025 un guide de recommandations pour encadrer ces pratiques, essentielles à une gestion sûre et durable de la ressource ».
Erwin Reiter
Chargé de projets gestion des ressources à la direction ressources et pollutions du ministère de l’Environnement, du Climat et de la Biodiversité
« Le secteur de la construction dispose d’un potentiel important pour réduire son impact sur les ressources en adoptant une approche circulaire, durable et bas carbone, intégrant l’ensemble du cycle de vie des bâtiments, en cohérence avec les ambitions climatiques nationales. Si l’optimisation énergétique permet déjà de diminuer les émissions en phase d’usage, l’attention s’élargit désormais à l’ensemble du cycle de vie. La digitalisation, notamment à travers la modélisation des données du bâtiment, contribue à optimiser la conception et à anticiper les flux de matériaux. Parallèlement, le développement de la déconstruction sélective et du réemploi constitue un levier clé pour préserver la valeur des ressources. Dans ce contexte, la prise en compte du cycle de vie des matériaux devient centrale. Le recours à des matériaux recyclés, biosourcés (comme le bois utilisé en cascade), régionaux ou à faible empreinte carbone, ainsi que le développement de solutions innovantes — telles que le béton recyclé intégrant du carbone ou le réemploi du béton — permettent de réduire l’empreinte globale. Face aux pressions croissantes sur les ressources en eau, leur gestion durable s’impose également comme un enjeu prioritaire. L’intégration de systèmes de récupération des eaux de pluie et de surfaces perméables, combinée à une conception adaptée des espaces verts et des toitures végétalisées, permettent de limiter le ruissellement, de réduire les risques d’inondation et de favoriser l’infiltration. Cette approche est complétée par le recours à des équipements économes en eau, la récupération de l’eau de pluie et des eaux grises, ainsi qu’une utilisation adaptée de la qualité de l’eau selon les usages. Enfin, l’adaptation climatique repose sur la conception de bâtiments résilients — intégrant notamment orientation, protections solaires, végétalisation — afin de limiter les îlots de chaleur et d’anticiper les risques, en complément des actions de réduction des impacts environnementaux ».
Alexandre Kieffer
Directeur-Gérant de l’entreprise GABBANA s.à r.l.
« Notre dépendance aux énergies fossiles a des conséquences bien réelles sur les consommateurs, mais aussi sur le marché : la hausse des prix de l’énergie entraîne également une hausse du prix des matières premières qui impacte fortement les entreprises de construction. Ces éléments parlent clairement en faveur d›une électrification des usages. Cette transition énergétique est le moment idéal pour investir dans de nouvelles installations techniques ou pour revaloriser les installations existantes, de manière à réduire notre exposition à ces fluctuations dues à des tensions géopolitiques. Et ce, d’autant plus que tous les vecteurs sont réunis pour que la transition énergétique prenne de l’ampleur et que des beaux projets soient réalisés : des aides étatiques, adressées aux particuliers (Klimabonus) ou aux professionnels dans le cadre d’appels d’offres, encouragent le basculement d’une installation fossile vers une pompe à chaleur couplée avec une installation photovoltaïque. À cela s’ajoute que les compétences et l’expertise des entreprises augmentent au fil des expériences, tant dans le domaine de l’installation, de l’exploitation, que de l’optimisation et du monitoring énergétique. Mais pour que les installations qui ont vocation à être à haute performance énergétique le soient vraiment, toute cette boucle doit être cohérente : il ne faut pas uniquement investir dans une installation et la poser, il faut aussi mesurer sa performance et savoir l’utiliser. Et cela, tout au long du cycle de vie d’un bâtiment ».
Luc Meyer
Ingénieur technique et directeur de Neobuild GIE
« À mesure que notre secteur évolue, une réalité s’impose : nous n’avons jamais disposé d’autant de connaissances, données, outils digitaux, réglementations ou technologies performantes. Pourtant, les projets demeurent complexes et les arbitrages délicats. Peut-être consacrons nous trop d’énergie à en optimiser chaque composante, sans prendre suffisamment de recul sur les interactions qui existent entre elles. Prenons l’exemple d’un système de ventilation. Son analyse ne peut plus se limiter à une approche énergétique ou réglementaire. Son dimensionnement influence directement la qualité de l’air intérieur, le confort des occupants, la consommation énergétique, les coûts de maintenance, la durée de vie des équipements et, indirectement, la résilience du bâtiment en cas de ventilation naturelle contrôlée. Il en va de même pour un choix de matériau qui impacte simultanément l’empreinte carbone, la logistique de chantier, la circularité, la qualité sanitaire des espaces et les possibilités futures de démontage et de réemploi. Même la donnée, devenue omniprésente dans nos bâtiments, ne prend de valeur que lorsqu’elle est comprise dans son contexte. La finalité est de distinguer les phénomènes ponctuels des tendances de fond, comprendre les corrélations entre énergie, santé et usages, puis transformer ces informations en décisions pertinentes. Prendre de la hauteur nécessite de comprendre suffisamment chaque discipline pour identifier les compromis les plus pertinents. Car un bâtiment performant n’est pas l’addition de solutions performantes, c’est un système cohérent où chaque composante trouve sa juste place au service d’un objectif commun ».
Propos recueillis par Mélanie Trélat.
Article paru dans Neomag #80 - juillet 2026








































