
Le CRTI-B fédère tous les acteurs impliqués dans les projets de construction pour faire émerger rapidement des solutions communes, et renforcer l’agilité du secteur face à des défis comme le changement climatique, la gestion des ressources et l’approvisionnement en matériaux.
Interview de Gilles Christnach, directeur du CRTI-B GIE
Comment définiriez-vous la résilience dans les bâtiments ? Et de résilience face à quoi doit-on parler au Luxembourg ?
Un bâtiment résilient est un bâtiment qui, face aux multi-crises que nous traversons, est capable de préserver la sécurité, le confort et plus largement la pérennité de ses utilisateurs.
Les bâtiments nous ont longtemps permis de survivre en nous maintenant au sec et au chaud. Aujourd’hui, ils nous permettent également de vivre et de nous développer. On ne leur demande plus seulement de nous offrir une protection, mais aussi une qualité de vie, et cette qualité de vie devra se perpétuer dans le futur. Anticiper les besoins des prochaines générations, ne pas utiliser toutes les ressources et les matériaux disponibles pour leur en laisser, fait partie des réflexions autour de la résilience.
Y a-t-il une réelle conscience de ces enjeux aujourd’hui, au niveau national ?
La prise de conscience est effective depuis un certain temps, et les canicules de cet été n’ont fait que la renforcer. Ce qui manque peut-être encore, c’est la traduction de ces constats en actes.
Des idées émergent, des innovations se développent, des essais sont réalisés. Nous sommes déjà allés très loin en matière d’efficacité énergétique. Mais nous devons désormais intégrer dans les réflexions le carbone, les ressources, la qualité de vie, et adopter une approche plus holistique qui prend en considération les intérêts de tous. Il faut consulter les différents acteurs, les embarquer, et les accompagner évidemment avec des outils adaptés. Et si cela ne suffit pas, mettre en place des règles qui poussent à l’action.
Qu’est-ce qui ralentit le passage à l’acte ?
La peur de se lancer dans une démarche où tous les tenants et aboutissants ne sont pas encore connus est un frein incontestable. La digitalisation, la mise à disposition et l’exploitation des données ont pourtant accéléré les choses ces dernières années. On sait dans quelle direction aller, mais on ne sait pas si le virage sera de 45, 90 ou 180 degrés, alors parfois on préfère ne pas le prendre.
Et puis, la pression budgétaire est énorme. L’innovation requiert un investissement, qui est de plus en plus difficile à accepter - peut-être encore une fois, parce qu’on ne connaît ni quels retours il apportera à moyen et long termes, ni dans quels délais il apportera des résultats. Avec le ralentissement économique, les budgets ont été déplacés vers d’autres priorités.
Comment le CRTI-B soutient-il cette évolution ?
Nous n’avons ni la solution pour faire disparaître la peur du changement, ni les ressources financières pour contribuer directement à des développements. Ce que nous pouvons faire, en revanche, c’est sécuriser, accompagner et montrer la voie en mettant en avant les expériences qui ont fait leurs preuves tout en les transformant en procédures reproductibles.
Le réseau y joue un rôle prédominant. Le CRTI-B est le seul organisme qui fédère le maître d’ouvrage, le concepteur et l’entreprise. Les porteurs de projets - qui se trouvent souvent seuls face à leur initiative ou leur vision - peuvent ainsi bénéficier de l’analyse des autres acteurs. L’objectif est d’évaluer l’impact de leur idée sur l’ensemble du secteur et de la faire évoluer jusqu’à ce que cet impact soit positif pour tous. Il s’agit d’aboutir à un consensus.
Quels sujets abordez-vous avec cette approche concertée ?
J’évoquais plus tôt la crise climatique. Nous en avons perçu les effets de façon particulièrement véhémente cet été, à travers les canicules. Fin juillet, nous avons donc décidé ensemble avec le LIST de créer un groupe de travail sur le sujet, impliquant les ministères des Travaux publics, de l’Économie, de la Famille et de la Santé. Bien sûr, il ne résoudra pas le changement climatique, mais il pourra produire rapidement des livrables (préconisations et recommandations ou clauses techniques générales – CTG) qui permettront de mettre en place des actions ciblées, validées par les concepteurs, les maîtres d’ouvrage et les entreprises, pour rendre les bâtiments plus résilients dans les périodes de fortes chaleurs.
Nous travaillons également sur une gestion agile et intelligente des matériaux de construction. Récemment, la chaîne d’approvisionnement a été interrompue par une mauvaise manœuvre d’un bateau, ce qui a provoqué pénurie de matériaux et inflation des prix. Cela nous a montré que nous devions renforcer notre indépendance pour ne pas subir les conséquences d’événements qui se passent à des milliers de kilomètres de chez nous. Depuis juin 2025, nous travaillons donc, en collaboration avec les ministères de l’Environnement, du Climat et de la Biodiversité, et de l’Économie, à une version définitive de la CTG déconstruction. L’objectif est de décrire la déconstruction de manière simple et reproductible, en quelque sorte de la standardiser, afin que chacun puisse la mettre en œuvre selon les mêmes principes et disposer de garanties sur la qualité des matériaux déconstruits. Il s’agit d’une première étape importante pour favoriser la filière du réemploi. C’est en harmonisant rapidement les pratiques et en élargissant notre champ d’action au-delà des frontières que nous pourrons construire un écosystème suffisamment efficient pour fonctionner durablement.
À travers ces outils, nous donnons l’impulsion, nous entamons le virage et nous répondons aux besoins des professionnels.
Et la digitalisation dans tout ça ?
Il faut accélérer la collecte, la mise à disposition et la gestion intelligente des données, définir rapidement des standards et des protocoles d’échange. Le Luxembourg doit rester un pays innovant, agile et compétitif. Une accélération des autorisations de bâtir via un contrôle semi-automatisé des documents doit être intégrée dans les réflexions dès maintenant, d’autant plus que nous traversons aussi une crise de logement qui nous impose de construire plus rapidement.
Évidemment, la digitalisation n’est pas le Saint-Graal. L’analyse - et donc le choix définitif - humains restent indispensables dans des situations qui ne peuvent pas être réduites à une logique binaire, mais de nombreuses tâches récurrentes et chronophages peuvent être automatisées.
Nous sommes vraiment enthousiastes et motivés à l’idée d’entraîner les acteurs de la construction dans cette direction. Nous restons également au plus près des politiques pour les assurer de notre capacité à contribuer aux solutions de demain et nous voir confier des projets mobilisateurs.
Mélanie Trélat
Article paru dans Neomag #82 - novembre 2026































