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Focus sur une thématique pointue à travers le regard aiguisé d’experts en la matière

Publié le 4 novembre 2026
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novembre 2026

Ville résiliente

Ville résiliente
Accélérer le passage à l'action
Accélérer le passage à l’action

Le CRTI-B fédère tous les acteurs impliqués dans les projets de construction pour faire émerger rapidement des solutions communes, et renforcer l’agilité du secteur face à des défis comme le changement climatique, la gestion des ressources et l’approvisionnement en matériaux.

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Interview de Gilles Christnach, directeur du CRTI-B GIE

Comment définiriez-vous la résilience dans les bâtiments ? Et de résilience face à quoi doit-on parler au Luxembourg ?

Un bâtiment résilient est un bâtiment qui, face aux multi-crises que nous traversons, est capable de préserver la sécurité, le confort et plus largement la pérennité de ses utilisateurs.

Les bâtiments nous ont longtemps permis de survivre en nous maintenant au sec et au chaud. Aujourd’hui, ils nous permettent également de vivre et de nous développer. On ne leur demande plus seulement de nous offrir une protection, mais aussi une qualité de vie, et cette qualité de vie devra se perpétuer dans le futur. Anticiper les besoins des prochaines générations, ne pas utiliser toutes les ressources et les matériaux disponibles pour leur en laisser, fait partie des réflexions autour de la résilience.

Y a-t-il une réelle conscience de ces enjeux aujourd’hui, au niveau national ?

La prise de conscience est effective depuis un certain temps, et les canicules de cet été n’ont fait que la renforcer. Ce qui manque peut-être encore, c’est la traduction de ces constats en actes.

Des idées émergent, des innovations se développent, des essais sont réalisés. Nous sommes déjà allés très loin en matière d’efficacité énergétique. Mais nous devons désormais intégrer dans les réflexions le carbone, les ressources, la qualité de vie, et adopter une approche plus holistique qui prend en considération les intérêts de tous. Il faut consulter les différents acteurs, les embarquer, et les accompagner évidemment avec des outils adaptés. Et si cela ne suffit pas, mettre en place des règles qui poussent à l’action.

Qu’est-ce qui ralentit le passage à l’acte ?

La peur de se lancer dans une démarche où tous les tenants et aboutissants ne sont pas encore connus est un frein incontestable. La digitalisation, la mise à disposition et l’exploitation des données ont pourtant accéléré les choses ces dernières années. On sait dans quelle direction aller, mais on ne sait pas si le virage sera de 45, 90 ou 180 degrés, alors parfois on préfère ne pas le prendre.

Et puis, la pression budgétaire est énorme. L’innovation requiert un investissement, qui est de plus en plus difficile à accepter - peut-être encore une fois, parce qu’on ne connaît ni quels retours il apportera à moyen et long termes, ni dans quels délais il apportera des résultats. Avec le ralentissement économique, les budgets ont été déplacés vers d’autres priorités.

Comment le CRTI-B soutient-il cette évolution ?

Nous n’avons ni la solution pour faire disparaître la peur du changement, ni les ressources financières pour contribuer directement à des développements. Ce que nous pouvons faire, en revanche, c’est sécuriser, accompagner et montrer la voie en mettant en avant les expériences qui ont fait leurs preuves tout en les transformant en procédures reproductibles.

Le réseau y joue un rôle prédominant. Le CRTI-B est le seul organisme qui fédère le maître d’ouvrage, le concepteur et l’entreprise. Les porteurs de projets - qui se trouvent souvent seuls face à leur initiative ou leur vision - peuvent ainsi bénéficier de l’analyse des autres acteurs. L’objectif est d’évaluer l’impact de leur idée sur l’ensemble du secteur et de la faire évoluer jusqu’à ce que cet impact soit positif pour tous. Il s’agit d’aboutir à un consensus.

Quels sujets abordez-vous avec cette approche concertée ?

J’évoquais plus tôt la crise climatique. Nous en avons perçu les effets de façon particulièrement véhémente cet été, à travers les canicules. Fin juillet, nous avons donc décidé ensemble avec le LIST de créer un groupe de travail sur le sujet, impliquant les ministères des Travaux publics, de l’Économie, de la Famille et de la Santé. Bien sûr, il ne résoudra pas le changement climatique, mais il pourra produire rapidement des livrables (préconisations et recommandations ou clauses techniques générales – CTG) qui permettront de mettre en place des actions ciblées, validées par les concepteurs, les maîtres d’ouvrage et les entreprises, pour rendre les bâtiments plus résilients dans les périodes de fortes chaleurs.

Nous travaillons également sur une gestion agile et intelligente des matériaux de construction. Récemment, la chaîne d’approvisionnement a été interrompue par une mauvaise manœuvre d’un bateau, ce qui a provoqué pénurie de matériaux et inflation des prix. Cela nous a montré que nous devions renforcer notre indépendance pour ne pas subir les conséquences d’événements qui se passent à des milliers de kilomètres de chez nous. Depuis juin 2025, nous travaillons donc, en collaboration avec les ministères de l’Environnement, du Climat et de la Biodiversité, et de l’Économie, à une version définitive de la CTG déconstruction. L’objectif est de décrire la déconstruction de manière simple et reproductible, en quelque sorte de la standardiser, afin que chacun puisse la mettre en œuvre selon les mêmes principes et disposer de garanties sur la qualité des matériaux déconstruits. Il s’agit d’une première étape importante pour favoriser la filière du réemploi. C’est en harmonisant rapidement les pratiques et en élargissant notre champ d’action au-delà des frontières que nous pourrons construire un écosystème suffisamment efficient pour fonctionner durablement.
À travers ces outils, nous donnons l’impulsion, nous entamons le virage et nous répondons aux besoins des professionnels.

Et la digitalisation dans tout ça ?

Il faut accélérer la collecte, la mise à disposition et la gestion intelligente des données, définir rapidement des standards et des protocoles d’échange. Le Luxembourg doit rester un pays innovant, agile et compétitif. Une accélération des autorisations de bâtir via un contrôle semi-automatisé des documents doit être intégrée dans les réflexions dès maintenant, d’autant plus que nous traversons aussi une crise de logement qui nous impose de construire plus rapidement.

Évidemment, la digitalisation n’est pas le Saint-Graal. L’analyse - et donc le choix définitif - humains restent indispensables dans des situations qui ne peuvent pas être réduites à une logique binaire, mais de nombreuses tâches récurrentes et chronophages peuvent être automatisées.

Nous sommes vraiment enthousiastes et motivés à l’idée d’entraîner les acteurs de la construction dans cette direction. Nous restons également au plus près des politiques pour les assurer de notre capacité à contribuer aux solutions de demain et nous voir confier des projets mobilisateurs. 
Mélanie Trélat
Article paru dans Neomag #82 - novembre 2026

Ville résiliente : entre réemploi, partage et sobriété
Ville résiliente : entre réemploi, partage et sobriété

Face à la pression foncière, aux enjeux climatiques et à la nécessité de réduire l’empreinte carbone du secteur de la construction, les villes doivent apprendre à se transformer sans nécessairement s’étendre.

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Rencontre avec Philipp Carnol, architecte et Country Manager chez Assar Architects, part of Sweco

Au Luxembourg, plusieurs projets explorent cette nouvelle manière de construire : réutiliser, mutualiser les espaces et préserver au maximum les ressources existantes. Menés par Assar Architects, membre du groupe Sweco, en collaboration avec le bureau SHL, les projets de Nei Hollerich, de Kennedy Park et de rénovation de la Banque Européenne d’Investissement (BEI) illustrent cette évolution. Ils traduisent une même conviction : la résilience urbaine repose sur une approche plus sobre du sol et de la matière.

Densifier sans étendre la ville

La rationalisation du foncier constitue l’un des fils conducteurs des projets Nei Hollerich et Kennedy Park. Le développement en hauteur retenu pour ces deux projets vise à répondre aux besoins de logements, de services et d’activités tout en libérant de l’espace au sol.

Dans cette optique, un programme mixte associant différents types de bâtiments, logements et services de proximité est développé à Nei Hollerich. L’ambition dépasse la simple juxtaposition des fonctions : certains usages et espaces sont conçus pour être partagés. Cuisine collective, locaux de quartier, plaines de jeux et parc mutualisé contribuent à créer un environnement où les surfaces bénéficient à plusieurs publics, plutôt que d’être reproduites dans chaque bâtiment.

« La mutualisation permet de transformer des espaces qui seraient parfois sous-utilisés en lieux de rencontre, de service et de convivialité pour l’ensemble du quartier », explique l’architecte Philipp Carnol, Country Manager chez Assar Architects, part of Sweco.

Penser le quartier au-delà des bâtiments

Sur le plateau du Kirchberg, Kennedy Park pousse cette réflexion à une autre échelle. Sur plus de trois hectares, l’ancien site de BGL BNP Paribas est appelé à devenir un nouveau morceau de ville, associant logements, bureaux, hôtel et espaces publics autour d’un parc ouvert à tous.

Le projet ne se limite donc pas à transformer une parcelle : il cherche à créer un nouveau voisinage. Les rez-de-chaussée, notamment, accueilleront des espaces communs destinés à favoriser les interactions et à donner vie au quartier. Le parc participe lui aussi à cette logique de mutualisation. Plutôt que de multiplier les espaces extérieurs privatifs, le projet mise sur un espace paysager partagé, accessible à l’ensemble des habitants et usagers.

Cette approche rejoint une conception plus large de la résilience urbaine. Un quartier résilient doit pouvoir faire face aux évolutions climatiques, mais aussi s’adapter aux changements des modes de vie, favoriser les usages mixtes et proposer des espaces collectifs durables.

Conserver plutôt que démolir

À Kennedy Park, la stratégie de décarbonation privilégie la conservation de l’existant. Les sous-sols de l’ancien site seront maintenus, tandis que les nouveaux bâtiments intégreront une part importante de bois. Les immeubles de bureaux associeront ainsi béton armé et éléments en bois.

Cette démarche réduit l’impact environnemental en évitant les émissions liées à la démolition et à la reconstruction, tout en préservant le carbone déjà incorporé dans les matériaux. Pour les logements, les choix constructifs tiennent notamment compte du confort acoustique. L’objectif est de retenir, pour chaque usage, la combinaison la plus pertinente entre performance, exigences techniques et impact environnemental. « La décarbonation passe aussi par la capacité à conserver ce qui peut l’être. Le matériau le plus vert est souvent celui que l’on ne doit pas remplacer », souligne Philipp Carnol.

Donner plusieurs vies à l’existant

La résilience peut aussi consister à ne pas construire davantage. Le projet de rénovation lourde de la Banque européenne d’investissement en offre une illustration forte. Sur quelque 80 000 m2, l’objectif est de transformer en profondeur un bâtiment classé tout en conservant son enveloppe et sa structure. Il ne s’agit pas seulement de préserver un patrimoine architectural, mais de l’adapter aux usages des prochaines décennies. La rénovation doit inscrire le bâtiment dans un nouvel horizon de vie, avec des objectifs environnementaux ambitieux et une anticipation des exigences européennes à l’horizon 2050. La démarche prévoit notamment le recours à une banque de matériaux, destinée à identifier et valoriser les ressources disponibles dans une logique plus circulaire.

Ces trois projets démontrent que la ville résiliente ne se construit pas selon un modèle unique. Elle peut prendre la forme d’un quartier mixte, d’espaces collectifs mutualisés, d’une construction partiellement en bois ou d’une rénovation permettant à un bâtiment existant de poursuivre sa vie.
Un même principe se dessine : construire moins sur le sol, conserver davantage de matière, partager davantage les espaces et concevoir des bâtiments capables d’évoluer. Une manière de faire de la contrainte foncière et climatique non pas un frein au développement urbain, mais un moteur pour repenser la ville.

Article paru dans Neomag #82 - novembre 2026

SOS Kannerduerf : (re)dessiner le village où grandir demain
SOS Kannerduerf : (re)dessiner le village où grandir demain

À Mersch, le village d’enfants prépare sa transformation à l’horizon2035. Nouvelles structures, espaces thérapeutiques, chemins de mobilité douce, préservation du milieu naturel…Derrière ces évolutions, un même objectif : faire grandir un village capable de s’adapter aux besoins des enfants, tout en préservant ce qui fait son identité depuis 60ans

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Rencontre avec Célia Balos, urbaniste, Michaël Havert, urbaniste-aménageur et chef d’unité
Développement urbain/PAP chez Schroeder & Associés, ainsi que Valérie Oberlé, directrice générale de la Fondation Lëtzebuerger Kannerduerf

Un trajet à hauteur d’enfant

Un enfant quitte sa maison, croise un éducateur, longe une aire de jeux et retrouve ses amis quelques mètres plus loin. Un trajet quotidien, presque banal. Pourtant, c’est précisément à cette échelle que se joue une partie de l’avenir du site de SOS Kannerduerf à Mersch.

À l’horizon 2035, le paysage aura évolué : des maisons modernisées, davantage de verdure, de nouveaux espaces de jeux et de quiétude, une mobilité apaisée. L’enjeu n’est pas de transformer le village pour le transformer, mais de faire évoluer le site sans perdre ce qui en fait un lieu de vie singulier : un environnement protecteur, structurant et à taille humaine.

C’est l’ambition du masterplan 2030-2035, élaboré par Schroeder & Associés en collaboration avec la Fondation Lëtzebuerger Kannerduerf.

« Un masterplan est un document de planification qui définit une vision d’ensemble d’un site et ses principes d’aménagement à moyen et long terme. Il ne s’agit pas d’un document réglementaire au sens strict, mais d’une feuille de route pour orienter les projets futurs et assurer leur cohérence dans le temps », explique Michaël Havert, urbaniste-aménageur et chef d’unité Développement urbain/PAP chez Schroeder & Associés.

Pour élaborer cette vision, plusieurs expertises du bureau d’ingénieurs-conseils Schroeder & Associés ont été mobilisées : développement urbain/PAP, mobilité, développement urbain et infrastructures de transport, voirie et réseaux divers et génie technique. L’équipe a également collaboré avec Studio Maestrale.

« Pour ce projet, nous ne nous limitons pas à une approche purement technique et fonctionnelle. En tant qu’urbanistes, nous croisons les enjeux d’aménagement, de mobilité, d’infrastructures et de paysage pour concevoir un ensemble cohérent, adapté aux usages du site. Cette approche multidisciplinaire permet d’intégrer dès le départ les besoins des enfants et des professionnels, mais aussi les évolutions que le village pourrait connaître au cours des prochaines années », souligne Michaël Havert.

Cette vision partagée est essentielle pour la Fondation Lëtzebuerger Kannerduerf, dont la mission est d’accompagner les enfants dans leur développement et leur parcours de vie. Pour Valérie Oberlé, directrice générale de la fondation, la réflexion doit avant tout partir des besoins des enfants. « Pour nous, un masterplan commence par les enfants, par leurs besoins d’aujourd’hui et ceux que nous devons déjà anticiper pour demain. La vraie question est simple : comment concevoir un environnement qui soutienne leur développement, leur sécurité et leur parcours de vie ? Notre logique est claire : ce n’est pas à l’enfant de s’adapter aux infrastructures. C’est à nous de penser des infrastructures capables de s’adapter à ses besoins et de soutenir au mieux son développement et son accompagnement ».

Faire évoluer un village sans perdre son identité

Depuis sa création en 1968, Kannerduerf s’est développé progressivement, au rythme des besoins des enfants et de la mission de la Fondation. Installé sur 5,2 hectares, entre la ville de Mersch et le cadre verdoyant du Mierscherwald, le site compte aujourd’hui neuf maisons d’habitation et six bâtiments fonctionnels. Près de 70 enfants et jeunes y vivent et sont accompagnés au quotidien par quelque 70 membres du personnel.

Cette histoire constitue un point de départ essentiel pour le projet. Il faut composer avec les bâtiments existants, les habitudes et les usages, mais aussi avec l’identité d’un lieu construit au fil de plusieurs générations. « Notre responsabilité aujourd’hui est de préparer les prochaines décennies avec la même exigence : faire évoluer le village sans perdre ce qui constitue son identité et sa raison d’être », explique Valérie Oberlé.

La transformation du site ne consiste donc pas à repartir de zéro, mais à s’appuyer sur l’expérience acquise pour répondre aux besoins futurs.

« Nous ne partons pas d’une page blanche. Nous nous appuyons sur près de soixante ans d’expérience pour imaginer ce dont les enfants et les professionnels auront besoin demain. Il ne s’agit pas de choisir entre préserver et transformer, mais de faire vivre notre héritage en le mettant au service de l’avenir », souligne la directrice générale.

Des espaces pensés pour vivre ensemble

Le masterplan prévoit une densification raisonnée du village, tout en améliorant la qualité des espaces extérieurs, les déplacements et les connexions avec les quartiers environnants.

« Nous proposons un développement harmonieux du village d’enfants tout en maintenant une accessibilité et une mobilité optimisées, des espaces extérieurs communs qualitatifs, une certaine valorisation paysagère et une intégration harmonieuse du site dans son entourage », souligne Célia Balos, urbaniste chez Schroeder & Associés.

La programmation prévoit notamment le développement des pôles pédagogiques et thérapeutiques, avec la création d’un deuxième centre socio-thérapeutique et la construction de deux nouvelles maisons d’habitation. Le projet comprend également un nouveau parvis d’accueil et un deuxième accès, afin de mieux organiser les déplacements des résidents, du personnel et des visiteurs. Une nouvelle aire de stationnement permettant de doubler la capacité actuelle est également prévue.

Au-delà des bâtiments, les espaces intermédiaires contribueront à faire du site un véritable lieu de vie. Une place du village, des placettes de rencontre, des aires de jeux et un nouvel espace multisports offriront davantage de possibilités aux enfants pour se retrouver, jouer et échanger.

« Les espaces entre les bâtiments jouent un rôle essentiel dans la vie du village. L’aménagement d’une place centrale, de placettes de rencontre, d’aires de jeux et d’un espace multisports doit permettre de multiplier les occasions de se retrouver, tout en offrant des lieux adaptés aux différents usages. Les liaisons piétonnes et cyclables seront également améliorées et sécurisées pour renforcer les connexions avec les quartiers environnants », précise Célia Balos.

Cette ouverture vers Mersch doit toutefois rester maîtrisée. Kannerduerf est un lieu de vie qui a vocation à mieux s’intégrer dans son environnement, mais il doit aussi préserver la tranquillité, la sécurité et l’intimité nécessaires à l’accompagnement des enfants.

« Le réaménagement de Kannerduerf associe d’emblée les dimensions urbanistique, sociale et éducative dans un objectif commun : créer les conditions d’un cadre de vie de qualité favorisant le bien-être, l’autonomie et l’épanouissement des enfants », explique Michaël Havert.

La nature comme composante du projet

Dans le projet, la nature n’est pas un simple décor. Elle fait déjà partie du quotidien des enfants et des jeunes résidents, et le masterplan entend renforcer cette relation en faisant des espaces verts des lieux de détente, d’apprentissage et de rencontre.

« Notre ambition en matière de durabilité ne consiste pas à additionner des solutions techniques. Elle consiste à créer un environnement durable au sens large : sobre en ressources, respectueux de la nature et bénéfique pour les enfants qui y vivent », explique Valérie Oberlé.

La végétation existante sera conservée et complétée par des plantations indigènes, notamment pour créer des corridors verts. Des zones d’ombre et de fraîcheur, un jardin des sens et une ferme pédagogique viendront enrichir les espaces extérieurs et leurs usages.

La gestion de l’eau constitue un autre axe important, avec la récupération des eaux de pluie, l’utilisation de revêtements drainants et des dispositifs favorisant l’infiltration naturelle. Sur le plan énergétique, le masterplan intègre notamment le recours au photovoltaïque, la réhabilitation des bâtiments existants et l’utilisation de matériaux durables et réutilisables.

La durabilité est ainsi pensée de manière transversale : elle concerne autant les ressources et les infrastructures que la qualité des espaces dans lesquels les enfants grandissent.

Un horizon pour mieux préparer l’avenir

À terme, le village continuera de s’organiser autour d’un principe simple : proposer un environnement adapté aux besoins des enfants, avec des déplacements facilités, des espaces de rencontre et des équipements favorisant leur développement.

« Dans dix ou quinze ans, nous ne jugerons pas la réussite de ce masterplan au nombre de bâtiments construits. Nous la jugerons à ce qu’il aura permis d’améliorer dans la vie des enfants : la qualité de leur accompagnement, leur sentiment de sécurité, leur capacité à créer des liens et, progressivement, à trouver leur place dans la société », résume Valérie Oberlé.

« Ce projet de Kannerduerf nous a offert l’opportunité de mettre en valeur les compétences de notre unité Développement urbain/PAP et de démontrer comment l’urbanisme et l’aménagement du territoire peuvent contribuer concrètement au bien-être des enfants, à leur développement et à l’amélioration de leur qualité de vie, lorsqu’ils associent les dimensions techniques, sociales et humaines dès la conception », conclut Michaël Havert.

À Mersch, le village de demain ne se dessine donc pas seulement sur un plan. Il se construit autour d’une question essentielle : quel environnement voulons-nous offrir à ceux qui y grandiront ?

Article paru dans Neomag #82 - novembre 2026

Face au climat
Face au climat

La ville de demain gagnerait à s’inspirer de celle d’hier. Canicules, pluies torrentielles, tempêtes, un constat s’impose : le retour en arrière n’étant plus possible, nous devons repenser notre manière de concevoir nos villes, nos quartiers et nos bâtiments.

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Rencontre avec Jordan Adans, architecte-urbaniste et gérant du bureau E-cone, à Mersch

Au Luxembourg, le défi est particulièrement important : un territoire de seulement 2 586 km2, une population qui augmente rapidement et près de 6 000 m2 de sols naturels grignotés chaque jour, dont près de la moitié rendus imperméables.

Pour Jordan Adans, la réponse ne se joue pas seulement à l’échelle du bâtiment, mais aussi dans la façon dont on construit le quartier. Quitte à renouer avec un savoir presque oublié : celui de l’urbanisme vernaculaire.

Adaptation, résilience : de quoi parle-t-on ?

On confond souvent les deux mots. L’adaptation consiste à ajuster un bâtiment ou un quartier à des conditions nouvelles : renforcer l’isolation contre la chaleur, surélever une construction en zone inondable, installer une ventilation naturelle. Elle peut répondre à un problème déjà présent ou chercher à l’anticiper.

La résilience s’inscrit dans une approche plus globale : elle désigne la capacité d’un bâtiment ou d’une ville à faire face à une crise, à en limiter les effets, puis à retrouver son fonctionnement. Canicule, crue, coupure d’électricité : l’objectif est de mieux résister aux perturbations et de s’y adapter dans la durée.

Construire avec le climat

Longtemps, l’abondance d’énergie et de matériaux bon marché a permis à l’architecture de s’affranchir de nombreuses contraintes. « On pouvait poser la même tour de verre à Oslo ou à Dubaï, puis rattraper l’inconfort à coups de climatisation », resitue Jordan Adans, architecte-urbaniste et gérant du bureau E-cone. « Aujourd’hui, le coût, la raréfaction des ressources et le climat nous obligent à composer de nouveau avec le lieu ».

D’où l’intérêt de relire l’architecture vernaculaire, ces bâtiments que les habitants façonnaient avec les matériaux et les savoir-faire locaux, en réponse au climat. Non pour copier le passé, mais pour en retrouver des principes toujours utiles : bien orienter les bâtiments, créer de l’ombre, profiter de l’épaisseur des murs, des patios, des auvents ou des débords de toiture.

À ces principes anciens s’ajoutent les solutions d’aujourd’hui : toitures claires pour limiter la surchauffe, protections solaires, bâtiments bien isolés, façades et toits végétalisés. À terme, l’enjeu est de simplifier la construction et de disposer de bâtiments adaptables et modulables, capables de servir d’abri en cas de crise et aussi autonomes que possible en énergie.

Changer d’échelle

Mais le bâtiment ne fait pas tout, et l’arbre non plus. Lors des fortes chaleurs, certaines essences réduisent leur évapotranspiration et, avec elle, leur capacité à rafraîchir l’air. Quant à l’effet d’un parc, il s’atténue rapidement à mesure que l’on s’en éloigne. Rafraîchir une ville ne se règle donc ni bâtiment par bâtiment, ni en plantant seulement quelques arbres.

« C’est le moment de changer d’échelle », insiste Jordan Adans. « L’urbanisme n’est plus une simple question d’orientation, d’agencement ou d’implantation des bâtiments. Il faut aussi penser le quartier dans son ensemble : l’organisation des rues, la place laissée à l’eau et à la nature, mais aussi la manière d’utiliser le sol, une ressource particulièrement précieuse au Luxembourg ».

Une ville qui s’adapte

Une ville résiliente est capable d’anticiper les crises, d’y faire face et de s’y adapter. Cela passe notamment par une utilisation plus sobre du sol, davantage de place laissée à la nature et une meilleure prise en compte des habitants. Au Luxembourg, la limitation de l’artificialisation des sols s’inscrit notamment dans l’objectif de « zéro artificialisation nette » à l’horizon 2050.

La gestion de l’eau en est un bon exemple. Face aux pluies intenses comme aux sécheresses, le principe de la « ville éponge » est simple : absorber et retenir l’eau de pluie plutôt que de la laisser ruisseler et de l’évacuer au plus vite. Sols perméables, fossés végétalisés, parcs pouvant accueillir temporairement l’eau et végétation plus généreuse permettent ainsi à la ville de mieux composer avec l’eau.

Certains poussent le raisonnement plus loin encore. L’architecte suisse Philippe Rahm propose ainsi la « ville cactus », pensée comme le complément de la ville éponge : plutôt que d’évacuer ou d’absorber l’eau, elle la stockerait, captée durant les pluies d’hiver pour être mobilisée lors des canicules estivales, comme des plantes succulentes qui se gorgent d’eau pour survivre à la saison sèche.

À Mersch, où E-cone est installé, la question est très concrète. La ville se trouve à la rencontre de l’Alzette, de la Mamer et de l’Eisch, et les crues de juillet 2021, janvier 2024 et janvier 2025 ont rappelé sa vulnérabilité aux inondations. Or, plus les sols sont imperméabilisés, moins l’eau peut s’infiltrer et plus le ruissellement augmente.

« On ne peut plus se permettre de tout bétonner ni de gaspiller le sol », plaide Jordan Adans. « Laisser l’eau s’infiltrer, préserver le foncier, c’est déjà de la résilience ».

Ce que la ville d’hier peut nous apprendre

Reste à relier tout cela. Car les principes qui permettaient autrefois au bâtiment de composer avec son climat se retrouvaient aussi à l’échelle de la ville : dans la largeur et l’orientation des rues, la densité du bâti, la présence de l’eau, les espaces partagés ou encore la manière d’occuper le sol. C’est tout l’intérêt de l’urbanisme vernaculaire.

Moins connu que l’architecture vernaculaire, il applique cette logique à l’échelle de la ville. Celle-ci se façonne progressivement en fonction du climat, des ressources disponibles et des besoins de ses habitants.

Concrètement, la ville se transforme au fil des besoins : on agrandit, on adapte, on réorganise. Elle compose aussi avec le climat : rues étroites pour créer de l’ombre, orientation pour profiter du vent, bâtiments mitoyens pour limiter les déperditions. Plutôt que d’être pensée d’un seul bloc, elle se transforme progressivement, par petites interventions. La ville demeure une chose vivante évolutive. « L’architecture vernaculaire n’est pas une nostalgie : c’est un savoir climatique qu’il faut relire et remettre au cœur de la réflexion urbaine » , insiste Jordan Adans.

Des exemples concrets

Ces principes ne sont pas que théoriques : ils sont déjà à l’œuvre dans plusieurs projets. À Montevideo, les « Three Malvín triplexes » de l’agence Estudio Cabrera répondent à la chaleur par une double peau de lames de bois orientables : réglée au fil de la journée, elle filtre le soleil et favorise la ventilation naturelle, sans recours à la climatisation. À Boston, le Spaulding Rehabilitation Hospital a été conçu pour faire face au risque d’inondation : rez-de-chaussée surélevé, équipements essentiels protégés, jardin en toiture. En Floride, les maisons de Hunters Point, surélevées et équipées de panneaux solaires et de batteries, ont traversé les ouragans de 2024 avec des dommages très limités. En France, le quartier Matra, à Romorantin, compose lui aussi avec le risque de crue : certains bâtiments sont posés sur pilotis pour laisser l’eau circuler lorsqu’elle monte.

Des réponses très différentes, à la chaleur comme à l’eau, mais une même logique : anticiper les risques et les intégrer dès la conception.

S’inspirer du passé pour construire demain

Face au dérèglement climatique, le bâti et la ville sont en première ligne. Les rendre plus résilients ne consiste pas seulement à ajouter des technologies, mais aussi à retrouver des savoirs anciens : ceux qui permettaient de construire en tenant compte du climat, du lieu et des ressources disponibles, pour les adapter aux moyens d’aujourd’hui.

« Du mur épais à la trame des rues, beaucoup de réponses sont déjà là », assure Jordan Adans. « À nous de les réinterpréter pour aujourd’hui ». Au Luxembourg comme ailleurs, regarder ce qui fonctionnait hier peut ainsi aider à construire des villes mieux préparées au climat de demain.

Article paru dans Neomag #82 - novembre 2026

Nonnewisen, un habitat social ouvert sur la nature à Esch-sur-Alzette
Nonnewisen, un habitat social ouvert sur la nature à Esch-sur-Alzette

À Esch-sur-Alzette, les 27 logements subventionnés de Nonnewisen s’organisent autour d’un jardin ouvert sur la vallée de l’Alzette. Marcel Emde, architecte associé chez Coeba et chef du projet, présente une approche qui privilégie les espaces partagés et la présence de la nature en ville.

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Interview de Marcel Emde, architecte et associé, chef de projet Nonnewisen chez Coeba

À Gosseldange, un autre projet place la circularité du bois au cœur de la démarche : issu de la forêt communale, le matériau donne vie à huit logements subventionnés et à une salle polyvalente.

Comment concevoir un logement qui favorise la vie collective sans renoncer à la qualité du cadre de vie ?

Le projet de Nonnewisen comprend 27 logements subventionnés. Nous avons porté une attention particulière à la qualité des espaces partagés, à l’accessibilité pour tous et à la création d’un cadre de vie propice aux interactions entre habitants.

Le bâtiment s’organise autour d’un vaste jardin intérieur végétalisé. Il n’est pas pensé comme un simple élément paysager, mais comme une véritable extension du lieu de vie. Des cheminements, des zones de séjour et des assises invitent les habitants à se rencontrer et à s’approprier cet environnement commun au quotidien.

Les logements sont desservis par des coursives extérieures. Elles facilitent les échanges informels entre voisins et offrent des espaces couverts supplémentaires. Ces zones de transition entre le logement privé et l’espace collectif renforcent le sentiment de communauté tout en préservant l’intimité de chacun. Une salle commune et un jardin en toiture sont également accessibles à tous les résidents, y compris aux personnes à mobilité réduite.

Le projet prévoit enfin un espace partagé ouvert sur le quartier. Conçu comme un tiers-lieu de proximité, il vise à favoriser les rencontres entre les habitants du bâtiment et les riverains. Sa flexibilité d’usage lui permet d’accueillir différentes activités selon les besoins et de renforcer les liens à l’échelle du quartier.

Comment intégrer la nature dans un projet urbain ?

Le bâtiment occupe une position particulière. Il se trouve à l’extrémité d’un secteur du nouveau quartier de Nonnewisen, à la rencontre entre le tissu bâti et la zone naturelle traversée par l’Alzette. Plutôt que de constituer une limite entre ces deux environnements, il a été conçu comme une zone de transition. Une large ouverture ménagée dans le volume construit préserve les vues vers les espaces naturels et maintient une continuité visuelle entre la ville et le paysage.

La forme en U du bâtiment encadre le jardin central, un espace protégé et largement végétalisé. Cette organisation améliore la qualité des espaces extérieurs et compense une partie des surfaces imperméabilisées par la construction. Elle favorise aussi la biodiversité urbaine.

Avec le changement climatique, la conception des espaces extérieurs joue aussi un rôle dans la régulation du microclimat. Les arbres, arbustes et surfaces plantées réduisent les températures estivales grâce à l’ombrage et à l’évapotranspiration. Ils limitent l’accumulation de chaleur dans les sols et les surfaces minérales et améliorent le confort thermique autour des bâtiments.

L’ouverture du volume vers la zone naturelle permet au jardin intérieur de fonctionner comme un prolongement du paysage plutôt que comme un espace fermé. Elle favorise aussi la circulation de l’air entre la zone naturelle et l’ensemble résidentiel. En été, notamment la nuit, ces mouvements d’air peuvent rafraîchir le jardin, les façades et les espaces extérieurs en évacuant une partie de la chaleur accumulée par la masse construite durant la journée.

Le jardin transversal devient ainsi une composante du dispositif climatique du projet. À l’échelle du quartier, ce principe peut être prolongé par de véritables corridors climatiques et écologiques reliant espaces naturels, jardins, cours intérieures et zones bâties.

Comment les principes de durabilité influencent-ils la conception et les usages du logement ?

La démarche concerne aussi bien la conception que l’exploitation future du bâtiment. Le projet répond aux critères du référentiel LENOZ. Celui-ci évalue la qualité globale des logements selon des paramètres environnementaux, sociaux et économiques, en tenant compte de la qualité d’usage et du bien-être des habitants : efficacité énergétique, confort des résidents, gestion responsable des ressources, qualité des aménagements collectifs.

Sur le plan constructif, le bâtiment associe un squelette porteur en béton armé à une enveloppe en bois massif. Le bois est également très présent en façade, à travers un système de lamelles verticales. Les toitures plates accueillent des aménagements végétalisés et des installations photovoltaïques destinées à la production d’énergie renouvelable. L’ensemble de ces choix vise à concilier durabilité, pérennité des ouvrages et qualité d’usage.

Comment valoriser les ressources locales dans une démarche de construction durable ?

À Gosseldange, l’Aal Schoul est une nouvelle construction de huit logements subventionnés et d’espaces partagés, réalisée pour la commune de Lintgen. Le projet associe logements abordables, lieux polyvalents destinés à la vie communale et utilisation raisonnée des ressources.

Au cours de son développement, la forte hausse du coût des matériaux, en particulier du bois de construction, nous a conduits à réexaminer certaines solutions. La commune de Lintgen et l’équipe de conception se sont alors tournées vers le bois des forêts communales. Ce recours à une ressource locale a permis de réduire les coûts d’approvisionnement et de maintenir le principe constructif envisagé dès les premières phases. Il limite aussi les distances de transport. Il montre comment des matériaux issus du territoire peuvent s’intégrer dans une construction durable, tout en soutenant une gestion responsable des ressources.

Quels enseignements tirer de ces deux projets ?

Nonnewisen et Gosseldange s’inscrivent dans des contextes différents, mais partagent plusieurs objectifs. Les deux projets proposent des logements de qualité, favorisent les usages collectifs et développent des lieux de rencontre ouverts sur leur environnement. Ils intègrent aussi la nature dans le quotidien des habitants et reposent sur un choix responsable des matériaux.

Ils montrent que la durabilité ne repose pas sur une solution unique, mais sur une combinaison de réponses adaptées à chaque contexte : espaces partagés, accessibilité, valorisation des ressources locales, végétalisation, efficacité énergétique ou encore qualité des usages. Au-delà des performances techniques, ces projets interrogent la manière d’habiter aujourd’hui.

Ils montrent comment l’architecture peut créer des lieux de vie plus ouverts, plus résilients et davantage connectés à leur environnement naturel et humain.

Coeba
Article paru dans Neomag #82 - novembre 2026

Confort d'été, sobriété et résilience, de nouvelles priorités ?
Confort d’été, sobriété et résilience, de nouvelles priorités ?

Christian Rech et Bruno Renders plaident pour le retour à une architecture plus sobre, bioclimatique et adaptée au climat, avec une idée forte : faire mieux avec moins.

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Interview de Christian Rech, fondé de pouvoir chez Cimalux, et Bruno Renders, coprésident du CNCD et fondateur de SMIIZE

Dans nos régions, on s’est longtemps focalisés sur la gestion de l’énergie et le confort d’hiver dans les bâtiments. Les priorités changent-elles avec les canicules qui se multiplient ?

Bruno Renders : Effectivement, nos bâtiments ne sont pas encore préparés ni adaptés pour se protéger de la chaleur en été. L’adaptabilité au changement climatique est pourtant le deuxième objectif de la taxonomie européenne. La résilience des bâtiments doit se trouver au cœur des futures réglementations, car nous y passons 90 % de notre temps. Décarbonation et résilience ne s’opposent pas. Face aux canicules, il existe des solutions plus intelligentes que la climatisation : les pompes à chaleur, par exemple, peuvent produire du frais avec un impact limité si elles sont connectées à des panneaux photovoltaïques qui fonctionnent à pleine performance quand l’ensoleillement est fort.
Seule une approche systémique permettra d’aborder ces thématiques de manière intégrée et efficiente.

Comment les bâtiments peuvent-ils être adaptés concrètement ?

Christian Rech : En faisant mieux, avec (beaucoup) moins.
Réduire les besoins en rafraîchissement représente déjà plus de 50 % de la solution. Une des manières les plus simples de le faire est de prévoir des occultants. C’est ce que nous apprend l’architecture vernaculaire : les mas provençaux ont très peu d’ouvertures au sud et on s’y « encabane » dès qu’il fait chaud, alors que les bâtiments actuels, avec leurs murs rideaux et leurs baies vitrées sans protection solaire, doivent souvent être climatisés.

Par ailleurs, chaque mètre cube de béton coulé pour les fondations du bâtiment sans y faire passer des tuyaux pour utiliser la fraîcheur naturellement présente dans le sol est une opportunité manquée. Il suffit pourtant d’une simple pompe pour faire circuler de l’eau dans les fondations, celle-ci passe ensuite dans un échangeur de chaleur que la VMC exploite pour produire de la fraîcheur. En été, pendant qu’on rafraîchit le bâtiment, l’eau absorbe la chaleur et la restitue dans les fondations, dont la température va progressivement augmenter. En hiver, le principe s’inverse : l’air froid venu de l’extérieur va être réchauffé par la chaleur emmagasinée dans le sol durant l’été. On peut ainsi gagner une douzaine de degrés et, en prime, éliminer l’humidité par condensation. Tout ça pour un coût quasi nul par rapport au prix global d’une construction, et avec un entretien tout aussi minime.

BR : Miser sur le low-tech, c’est la démarche du bâtiment 22-26 de Dellizotti, qui est revenu aux fondamentaux du bioclimatisme : rafraîchir la nuit, tirer parti de l’inertie thermique des matériaux — en particulier du béton. Et ça fonctionne !

La climatisation reste-t-elle malgré tout une option envisageable ?

BR : Il faut plutôt chercher des solutions passives, où l’essentiel du rafraîchissement se fait sans consommation d’énergie et où les quelques degrés en moins ou le petit pourcentage d’humidité qui ne peuvent pas être atteints passivement sont apportés par un petit complément, parfaitement calibré et qui consomme le moins possible. Il convient aussi de travailler sur des indicateurs moins objectifs et quantitatifs, mais davantage liés à la perception des usagers.

Quelle est place de la technologie dans le fait de rendre les bâtiments plus résilients ?

CR : L’automatisation peut être pertinente pour piloter des équipements électroménagers ou l’utilisation de l’électricité photovoltaïque. Mais est-il vraiment nécessaire de réguler au degré près la ventilation, le chauffage, les occultations ? Le déphasage thermique d’un bâtiment en béton dure 24 heures, voire plus. On ne le perçoit même pas. Il n’est pas utile d’ajuster les paramètres toutes les trois minutes. Et si on veut ouvrir la fenêtre, on se lève et on l’ouvre — pas besoin d’un système qui le fasse à notre place et mesure tout en continu. À trop pousser la technologie, on finit par se fourvoyer.

Quel est le coût de l’adaptation ?

CR : Adapter techniquement un bâtiment a un coût, mais ne rien faire en a un aussi, si on raisonne de façon globale. Par exemple, dans un bâtiment de bureaux, on constate directement une baisse de productivité quand la température grimpe, sans compter l’absentéisme des personnes qui supportent mal la chaleur.

BR : Entre le coût d’une perte de productivité et celui d’une climatisation, il n’y a pas photo. Mais le risque, c’est d’installer des climatisations partout pour se rendre compte ensuite qu’on n’a pas assez d’électricité pour les alimenter ou que l’on génère de nouveaux gisements de chaleur. Il faut avoir une vision holistique, et non se contenter de mettre un pansement sur une jambe de bois.

Au-delà du bâtiment, quel rôle l’aménagement urbain joue-t-il dans la lutte contre la chaleur ?

BR : Certaines expériences montrent à quel point la perception humaine compte, et l’impact réel qu’ont l’ombrage et la végétalisation sur cette perception. Si on enregistre 55 degrés dans un quartier, la vie sociale et économique s’y arrête. Si on déminéralise ces espaces, qu’on y ramène de la végétation et de l’eau, elle peut reprendre. Il faut jouer à la fois sur l’aspect objectif — un degré de plus ou de moins — et sur la perception qui varie d’une personne à l’autre. Une fontaine, par exemple, n’apporte, techniquement, pas de fraîcheur, mais elle en apporte en termes de perception.

L’évapotranspiration des arbres est une solution, mais la végétalisation suppose d’être approchée de manière différente et plus globale. Recouvrer de l’ombrage est également une piste qui ne se limite pas aux seuls bâtiments, mais concerne aussi les espaces communs. Des solutions multifonctionnelles existent et permettent cette nécessaire adaptation aux contraintes des changements climatiques.

CR : Le dérèglement climatique engendrant des épisodes de plus en plus extrêmes et récurrents nous oblige à nous inspirer des villes qui font historiquement face à des périodes de grandes chaleurs, avec leurs ruelles étroites où le soleil ne pénètre pas en permanence ou leurs places couvertes d’arbres dont la couronne est suffisamment large pour offrir de l’ombre au plus chaud de la journée. Toute la difficulté réside dans le fait que les rues et les avenues ont été tracées pour du long terme. N’est, heureusement, pas Haussmann qui veut. Mais il est de la responsabilité des villes et des copropriétés de proposer des aménagements qui apportent fraîcheur, protection et bien-être, même si c’est souvent coûteux et qu’il manque encore d’offres concrètes et de mécanismes incitatifs pour le faire.

Mélanie Trélat
Article paru dans Neomag #82 - novembre 2026

Belval, à l'épreuve du temps
Belval, à l’épreuve du temps

26 ans après son lancement, le projet Belval, ancienne friche industrielle devenue un quartier mixte et animé, offre un certain recul sur la résilience urbaine. Dans la continuité de cette démarche, son aménageur, AGORA, entend poursuivre ses réflexions sur les enjeux futurs et continuer à concevoir des quartiers capables de s’y adapter.

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Interview de Yannick Quevedo, directrice générale d’AGORA

Comment définissez-vous la résilience à l’échelle d’un quartier ?

La résilience, c’est la capacité à surmonter des obstacles. Et pour AGORA, comme pour tout aménageur, cela signifie anticiper les évolutions et, le cas échéant, concevoir des quartiers qui peuvent s’adapter aux changements imprévus.

Le terme résilience recouvre des enjeux très différents : adaptation climatique, biodiversité, gestion de l’eau, cohésion sociale, mobilité, viabilité économique… Quelles dimensions vous semblent prioritaires ?

Le changement climatique est aujourd’hui notre plus grande préoccupation, et le principal défi auquel nous sommes confrontés. Il a des répercussions directes sur la manière dont nous devons aménager nos villes, nos rues et nos îlots urbains afin de protéger les résidents et les travailleurs de la chaleur.
Mais toutes les dimensions sont interdépendantes : les choix que nous faisons pour répondre au défi climatique ont aussi des incidences économiques, culturelles, sociodémographiques...

Quelle est la responsabilité de l’aménageur dans cette démarche de création de quartiers plus résilients ?

Notre rôle est de créer des fondations solides. Il s’agit d’anticiper ce que sera un quartier résilient dans 30 ans, de prendre des décisions pertinentes au regard de cette vision et de concevoir des quartiers en mesure de s’adapter si, malgré toutes nos réflexions, ils ne répondent pas aux défis futurs. Nous prenons position sur base de nos connaissances actuelles et il est fort possible que les choses évoluent avec le temps mais, en tout cas, notre responsabilité est de poser des bases.

Comment intégrez-vous les risques climatiques – comme les épisodes de canicule, de sécheresse ou de pluies intenses – dans l’aménagement urbain ?

Là où nous avons réellement la main, c’est sur la création d’espaces publics favorisant la mixité et faisant une place à la nature. Nous savons aujourd’hui que les surfaces entièrement minéralisées génèrent des îlots de chaleur et n’incitent pas à se rencontrer à l’extérieur. C’est pourquoi nous appliquons, directement dans nos aménagements PAP, le concept de « ville-éponge », défendu par l’Administration de la gestion de l’eau, avec une gestion des eaux pluviales en surface. Le principe est de favoriser l’absorption des eaux pluviales par le sol plutôt que leur évacuation directe à travers des canalisations. Sur les lots privés, nous encourageons et incitons les promoteurs, à travers notre manuel urbain, à apporter de la fraîcheur par la végétalisation et à appliquer les principes de l’économie circulaire et de la construction durable, notamment en acier et en construction mixte acier-bois.

Vous évoquiez aussi la notion d’adaptabilité. Comment se traduit-elle ?

Nos réflexions intègrent la capacité des bâtiments à changer d’usage – par exemple, des logements qui, demain, deviendraient des bureaux, ou inversement – ou à être, partiellement ou entièrement, démontés pour être reconvertis. La problématique étant de savoir jusqu’où on peut pousser ces réflexions, les faire accepter par nos clients et les mettre en œuvre.

Toutes ces mesures ont aussi un coût. Comment la réalité économique influence-t-elle les choix d’aménagement ? Comment concilier ambition environnementale, viabilité économique et accessibilité du logement ?

Si l’on considère uniquement les investissements initiaux, ces mesures sont, en général, plus coûteuses. La réutilisation des eaux grises pour alimenter les chasses d’eau, par exemple, nécessite de doubler le circuit, de retraiter l’eau, etc. Mais si on élargit notre grille de lecture à la globalité du cycle, les frais d’exploitation ou d’entretien souvent inférieurs peuvent permettre, à terme, de réaliser des économies.

Sur ce point, il faut encore dialoguer avec l’ensemble des acteurs pour trouver un équilibre, car celui qui investit au début n’est pas forcément celui qui bénéficie des économies par la suite.
Il reste encore un long chemin à parcourir. Les intentions sont là, mais on ne peut pas aller jusqu’au bout de toutes les démarches. Néanmoins, des solutions qui étaient encore considérées comme des innovations il y a quelques années s’intègrent aujourd’hui progressivement dans les pratiques courantes. Et quand une innovation se démocratise, son coût baisse aussi.

26 ans après le lancement du projet, Belval permet-il déjà de tirer des enseignements sur la résilience urbaine ? Qu’est-ce qui fonctionne et qu’est-ce qui fonctionne moins bien, avec le recul ?

Nous considérons clairement Belval comme un beau succès. Nous sommes passés d’une friche industrielle à un quartier qui vit aussi bien le jour que le soir, aussi bien en semaine que les week-ends, grâce à un mix entre étudiants, travailleurs et résidents. Donc nous avons réussi notre pari sur la résilience.

Mais nous ne sommes pas arrivés au bout du projet : nous avons démarré en 2000 officiellement et nous allons encore continuer à faire évoluer le site jusqu’en 2030-2031. La mobilité sera au cœur de cette évolution. L’arrivée du tram et la création d’un nouveau couloir de bus nous amèneront à revoir certains de nos boulevards et de nos routes, et à y intégrer davantage de végétation.

Et puis, on le voit bien, le Belval de la Rockhal et de la terrasse des Hauts-Fourneaux n’est pas du tout le même que celui que nous sommes en train de construire aujourd’hui à Belvie, la dernière partie de Belval. Ce nouveau quartier s’inscrit dans une autre démarche en termes d’usage, avec une intégration beaucoup plus forte de parcs et d’espaces publics. Donc, nos réponses continuent d’évoluer avec les besoins.

Quelles conditions sont nécessaires pour que la résilience soit réellement intégrée aux projets d’aménagement ?

On ne développe jamais un site seul. Ce processus implique de nombreux acteurs : les instances politiques, les communes, les entreprises, les partenaires, mais aussi les futurs résidents et travailleurs. Le principal défi consiste à faire dialoguer toutes ces parties prenantes pour qu’elles puissent porter une vision commune, chacune à son niveau.

Sur notre nouveau site, par exemple, nous avons constitué des groupes de travail avec différents acteurs afin de faire émerger des tendances et de construire cette vision partagée. Car c’est souvent là que se situe le frein. Lorsqu’on travaille chacun de son côté, on risque de perdre cette vision au fil du projet. Il faut donc parvenir à impliquer, de manière coordonnée, le plus grand nombre d’acteurs tout au long du développement, pour que les grandes lignes soient comprises et partagées par tous, et puissent se concrétiser jusqu’au bout.

Il y aura toujours des contraintes réglementaires, techniques ou administratives à surmonter. Mais si l’on s’accorde sur un socle commun, je pense qu’on peut trouver des solutions et s’adapter. Le Luxembourg a cette culture du pragmatisme, qui fait sa force. Le projet Belval en est une bonne illustration : nous avons réussi à trouver des solutions à différentes contraintes réglementaires et administratives, ainsi qu’à des difficultés liées aux contrats. Si le pragmatisme l’emporte, nous sommes capables de réaliser de belles choses.

Un mot pour conclure ?

Nous avons évoqué la résilience climatique, qui mobilise de nombreux leviers, mais elle est également étroitement liée aux dimensions économique et sociale. La résilience, c’est aussi être capable d’imaginer d’autres manières d’habiter et permettre à ces initiatives d’exister.

C’est à Belvie, la dernière partie de Belval, que nous mettons en place ces modèles innovants : logement abordable, habitat coopératif, logement dédié aux salariés et parkings centralisés. La coopérative d’habitation est une démarche assez inédite et je pense que nous avons réussi à réunir les conditions nécessaires pour qu’elle puisse aboutir. Si le projet comporte une dimension économique, il repose aussi sur des motivations sociales et culturelles. Nous avions lancé un appel à projets, auquel un groupe de futurs habitants s’est porté candidat. Un an plus tard, la coopérative est constituée, ses statuts sont déposés et elle a obtenu son agrément de société d’impact sociétal (SIS). Nous mettons désormais en place un environnement favorable pour l’accompagner jusqu’à la concrétisation du projet.

Nous souhaitons également développer le logement dédié aux salariés, une formule qui suscite aujourd’hui un intérêt croissant et que nous allons expérimenter à Belvie. Enfin, la mobilité y est pensée à l’échelle du quartier, avec des parkings centralisés qui libèrent l’espace public au profit des piétons, de la nature et de la convivialité.

Cette volonté d’expérimenter et d’innover fait, je crois, partie de l’ADN d’AGORA. Il ne s’agit pas de faire de l’innovation partout, sur l’ensemble de nos sites, mais de créer des îlots – Belvie en est aujourd’hui l’illustration – où de nouvelles idées et de nouvelles façons de vivre peuvent émerger.
Mélanie Trélat
Article paru dans Neomag #82 - novembre 2026

Construire résilient : de l'intention à la mesure
Construire résilient : de l’intention à la mesure

Le changement climatique ne se contente plus de faire évoluer nos normes : il redéfinit ce que l’on attend d’un bâtiment. Au-delà de la durabilité, une nouvelle exigence s’impose — la résilience. Encore faut-il pouvoir la concevoir, la vérifier, et surtout la mesurer.

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Article de Sabine Di Vito, Project Engineer chez SECO

Les villes concentrent aujourd’hui l’essentiel des populations, des activités et des émissions. Elles concentrent aussi l’essentiel des risques. Sécheresses alternant avec des pluies diluviennes, canicules urbaines, tension sur la ressource en eau, mouvements de terrain : le changement climatique n’est plus un horizon lointain, c’est une contrainte de conception qui pèse dès aujourd’hui sur chaque projet.

On ne demande donc plus seulement au bâtiment d’être performant dans des conditions normales, mais de continuer à fonctionner — et à protéger ses occupants — lorsque ces conditions se dégradent. Durabilité et résilience sont souvent confondues ; elles sont pourtant complémentaires. Un bâtiment durable réduit son empreinte sur l’environnement ; un bâtiment résilient anticipe les chocs et conserve sa fonctionnalité malgré eux. Le bâtiment de demain devra être les deux à la fois.
Le Luxembourg a pris acte de cette double exigence. En avril 2026, il s’est doté d’une stratégie nationale d’adaptation au changement climatique, qui couvre dix-sept champs d’action — dont le logement, la construction et les espaces urbains — et identifie sécheresses, canicules et fortes inondations comme les principales vulnérabilités du territoire. Le message est clair : réduire les émissions demeure indispensable, mais ne suffit plus.

Anticiper les risques

La première étape consiste à identifier les risques auxquels un site sera réellement exposé sur toute la durée de vie de l’ouvrage — et non ceux, plus cléments, des dernières décennies. La chaleur, d’abord, avec l’effet d’îlot de chaleur urbain qui amplifie les canicules. L’eau, ensuite, qui peut aussi bien manquer que déborder : la raréfaction en période de sécheresse, mais aussi l’excès lors d’épisodes intenses, par débordement de cours d’eau ou ruissellement sur des sols imperméabilisés. Les mouvements de terrain, enfin, dont le retrait-gonflement des argiles, ainsi que les tempêtes qui sollicitent l’enveloppe et la toiture.

Anticiper, c’est cartographier ces aléas dès la programmation, puis les traduire en décisions concrètes d’implantation, d’enveloppe et de systèmes. Trois postures se combinent. Éviter : implanter hors des zones exposées lorsque c’est possible, car aucune mesure technique ne remplace un bon choix de site. Résister : renforcer le bâti pour qu’il encaisse l’événement — enveloppe étanche, fondations adaptées, équipements sensibles hors d’eau. Céder : accepter que certaines surfaces jouent un rôle de rétention, en protégeant en priorité les personnes plutôt que les biens. Choisir la bonne combinaison suppose d’avoir évalué le risque.

Concevoir sobre et circulaire

Face à la raréfaction des ressources et à l’incertitude sur les usages futurs, construire résilient, c’est construire avec moins de matière, la conserver plus longtemps et pouvoir la réutiliser. Matériaux recyclables, préfabrication, conception modulaire permettant d’adapter un bâtiment sans le démolir : un bâtiment pensé pour évoluer, voire pour être démonté et réemployé, est mieux armé face à l’imprévu.

Encore faut-il comparer objectivement ces options, car un choix vertueux sur un plan peut se révéler pénalisant sur un autre. C’est le rôle de l’analyse du cycle de vie (ACV), qui évalue les impacts d’un choix constructif de l’extraction des matières premières jusqu’au démantèlement. Elle évite de déplacer un impact d’une étape à une autre et transforme une intuition de conception en donnée comparable, sur laquelle une équipe peut réellement arbitrer.

Mesurer pour arbitrer

C’est là que se joue la crédibilité d’une démarche de résilience : dans sa capacité à se traduire en indicateurs. Une intention ne se vérifie pas ; une donnée, si.

Un référentiel comme BREEAM offre une grille pour structurer cette exigence. Il aborde ensemble atténuation, adaptation et résilience, et organise la performance autour des risques climatiques concrets : gestion du risque inondation et du ruissellement, sécurité de la ressource en eau, durabilité des matériaux, confort thermique testé sous des scénarios climatiques futurs, évaluation des aléas extrêmes sur le cycle de vie. Ces critères font de la résilience une exigence documentée — à condition de les mobiliser comme de véritables outils d’aide à la décision, et non comme une simple course à la certification.

La taxonomie européenne vient compléter ces référentiels en offrant un cadre commun, harmonisé à l’échelle de l’Union. Elle propose une méthode partagée pour évaluer l’exposition d’un actif aux risques climatiques physiques et définir des solutions d’adaptation proportionnées à sa durée de vie. Ce langage commun permet de comparer les projets sur des bases objectives, d’un pays à l’autre. Il rappelle aussi que l’adaptation n’est pas réservée aux projets conçus pour elle : c’est une dimension transversale de tout projet. La résilience ne se déclare pas : elle se démontre, pièces à l’appui.

Exploiter et adapter dans la durée

La résilience ne s’arrête pas à la livraison. Un bâtiment n’est véritablement résilient que si ses performances se confirment dans le temps, face aux usages réels et à un climat qui continue d’évoluer. Suivi instrumenté, jumeaux numériques et exploitation pilotée par la donnée permettent de mesurer les performances effectives, de détecter les dérives avant qu’elles ne deviennent des désordres et d’ajuster les réglages. Encore faut-il que ces données soient fiables et exploitables : on ne pilote bien que ce que l’on mesure correctement.

En conclusion

Construire un bâtiment résilient, c’est penser le projet dans son ensemble : anticiper les risques, concevoir avec sobriété, mesurer pour arbitrer, puis suivre et adapter le bâti dans la durée. Leur dénominateur commun : la donnée, qui transforme une ambition en décision.

Chez SECO Luxembourg, où nous accompagnons maîtres d’ouvrage, concepteurs et entreprises depuis plus de trente ans, nous observons que cette approche intégrée n’est plus un supplément d’âme mais une nécessité. Et si la démarche est technique, sa finalité demeure profondément humaine : un bâtiment résilient est un bâtiment où l’on peut continuer à vivre et à travailler dans de bonnes conditions, malgré les perturbations.

La résilience ne se décrète pas. Elle se conçoit — et elle se mesure.
Article paru dans Neomag #82 - novembre 2026

À mi-parcours : du référentiel à l'épreuve du terrain
À mi-parcours : du référentiel à l’épreuve du terrain

Comment définir objectivement ce qui fait la durabilité d’un quartier ? Et surtout, comment transformer cette définition en un outil adapté aux réalités luxembourgeoises, suffisamment ambitieux pour faire progresser les pratiques mais suffisamment pragmatique pour être réellement utilisé par les acteurs du secteur ?

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Reportage SERENE

C’est tout l’enjeu du projet SERENE, porté par le LIST, LSC360 et Neobuild dans le cadre du programme FNR Bridges. Son ambition : développer un label volontaire dédié à l’évaluation des quartiers durables, sains et résilients, pleinement adapté aux spécificités de notre contexte.

L’approche se veut objective et transparente, fondée sur des indicateurs mesurables et des méthodes de calcul accessibles et compréhensibles. Au-delà de la seule mesure de la performance, SERENE vise surtout à valoriser les impacts concrets des choix d’aménagement à l’échelle du quartier.

À mi-parcours, le projet franchit aujourd’hui une étape importante. Après une première phase principalement consacrée à l’analyse des référentiels existants, à la construction de la méthodologie et à la sollicitation d’experts, SERENE entre progressivement dans une phase de confrontation avec le terrain.

De l’état de l’art à un référentiel luxembourgeois

La première étape a consisté à analyser les systèmes de certification existants afin d’identifier leurs forces, leurs limites et leur pertinence dans le contexte luxembourgeois. Pas moins de 26 labels et systèmes de certification internationaux ont ainsi été étudiés, parmi lesquels LENOZ, BauCheck, Level(s), BREEAM, DGNB, WELL, HQE, LEED ou encore RFSC…

Cette analyse ne s’est toutefois pas limitée aux seuls référentiels développés à l’échelle urbaine. L’une des particularités de SERENE consiste justement à créer davantage de continuité entre le bâtiment et le quartier, en étudiant quels indicateurs traditionnellement évalués à l’échelle du bâtiment peuvent être transposés, agrégés ou valorisés à une échelle plus large. La conviction de l’équipe projet est qu’un quartier durable ne peut pas être considéré comme une simple addition de bâtiments performants.

Le passage à l’échelle du quartier permet surtout d’élargir la réflexion ; il devient alors possible d’appréhender les choix et les interactions entre les différents systèmes qui composent le quartier : production, mutualisation, partage de l’énergie, réseaux de chaleur et de froid, stratégies de production, de distribution et d’autoconsommation de l’électricité, mobilité, gestion des ressources et des terres, biodiversité, adaptation/résilience climatique, mais également qualité des espaces partagés, mixité des usages et dynamiques sociales.

Construire le consensus

À partir de cet important travail d’analyse, SERENE doit désormais transformer un corpus très large d’indicateurs en un référentiel compréhensible, mesurable et applicable.

Trois premiers domaines ont été approfondis en priorité : la circularité, l’énergie ainsi que la santé et le bien-être. Les critères associés sont soumis à une démarche Delphi (méthode de consultation structurée permettant de confronter les propositions à un panel d’experts et de rechercher progressivement un consensus). Un premier consensus a ainsi pu être obtenu sur une partie des critères, tandis que le travail se poursuit sur les seuils, les méthodes d’évaluation et les adaptations nécessaires à leur mise en œuvre. À la croisée de la recherche et de l’application concrète, le projet doit distinguer des préconditions essentielles de critères permettant d’aller plus loin, afin de valoriser les efforts et les démarches les plus ambitieuses, tout en tenant compte de la diversité des contextes dans lesquels les quartiers sont développés.

Quand le terrain met la méthode à l’épreuve

L’objectif n’est pas simplement d’appliquer un référentiel déjà figé à quelques projets pilotes. Il s’agit au contraire de confronter les critères développés aux exemples et contraintes, ainsi que de considérer les données disponibles, éventuels arbitrages et les bonnes pratiques rencontrés sur des projets réels. Les premiers échanges montrent toute la richesse de cette approche.

Cette application soulève également une question essentielle : à quel moment faut-il disposer de la donnée et fixer les objectifs ? Dès le masterplan, alors que certaines réalisations ne verront le jour que 20, 25 voire 30 ans plus tard ? Comment s’assurer que ces objectifs restent suivis lors des PAP et restent pertinents tout au long du développement ?

C’est toute la complexité de l’échelle du quartier et de sa temporalité. Les décisions prises aujourd’hui doivent intégrer des enjeux qui concerneront directement les générations futures, tandis que les acteurs présents au démarrage du projet ne seront pas nécessairement ceux qui le réaliseront ou l’exploiteront. Il faut donc être capable de fixer un cap, d’en assurer la continuité dans le temps, mais aussi de permettre son adaptation à l’évolution des usages, des technologies et des enjeux environnementaux et sociétaux.

Anticiper dès aujourd’hui les besoins de demain est loin d’être un exercice anodin. Il s’agit précisément de l’une des ambitions de SERENE : proposer un cadre permettant de fixer un cap et des objectifs pour répondre aux attentes de la société.

La place accordée à l’innovation prend ici tout son sens. Un quartier planifié aujourd’hui doit pouvoir rester ouvert à des technologies, des usages ou des solutions opérationnelles qui n’existent pas encore, ou qui ne sont pas suffisamment matures pour être déployées immédiatement. Préserver cette capacité d’évolution, anticiper les infrastructures nécessaires et valoriser les démarches innovantes constituent donc des éléments essentiels de la performance à long terme du quartier. L’innovation n’est ainsi pas envisagée comme un simple supplément, mais comme un levier permettant de reconnaître la capacité d’un projet à anticiper, expérimenter et s’adapter aux enjeux de demain.

Un exemple concret peut être évoqué : concevoir dès le masterplan un réseau énergétique suffisamment flexible pour intégrer, à terme, de nouvelles sources de production, des solutions de stockage, de récupération d’énergie ou encore des dispositifs renforçant la résilience et les capacités de « secours ». La technologie finale pourra évoluer, mais la capacité du quartier à l’accueillir doit, elle, être anticipée dès aujourd’hui.

Ces échanges mettent enfin en évidence des attentes différentes selon les acteurs : pour un aménageur privé, le label peut constituer un outil de valorisation du projet ; pour un acteur public, il doit aussi permettre d’objectiver les performances, les choix réalisés et les investissements engagés.

Conclusion

SERENE entre désormais dans une phase d’expérimentation pour vérifier la pertinence et la mesurabilité des critères sur des projets d’aménagement concrets. En parallèle l’équipe travaille sur un outil d’évaluation des critères.

À terme, SERENE vise ainsi à devenir un outil transparent d’aide à la décision, mobilisable dès les premières étapes de conception, afin d’accompagner les acteurs dans leurs arbitrages plutôt que de simplement constater la performance a posteriori.

Sylvain Kubicki (LIST), Thomas Biendel (LSC360) et Luc Meyer (Neobuild GIE)
Article paru dans Neomag #82 - novembre 2026

Anticiper les risques pour façonner des villes durables
Anticiper les risques pour façonner des villes durables

Au Luxembourg, la notion de ville résiliente s’impose progressivement comme un axe structurant des politiques d’aménagement.

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Article AlliA Insurance Brokers Luxembourg

Portée par les travaux du Conseil national pour la construction durable, de l’Ordre des Architectes et des Ingénieurs-Conseils, du CRTI-B, mais aussi par l’écosystème d’innovation animé par Neobuild et les actions de formation de l’Institut de Formation Sectoriel du Bâtiment, la résilience dépasse aujourd’hui la seule performance énergétique. Elle vise l’adaptation des villes aux chocs climatiques, la robustesse des infrastructures et la continuité des services essentiels.

D’un point de vue assurantiel, cette évolution modifie profondément l’analyse du risque. L’intensification des épisodes de pluies extrêmes, des vagues de chaleur ou des tensions énergétiques accroît la fréquence et la gravité potentielles des sinistres. Les assureurs observent une concentration croissante des valeurs assurées en milieu urbain, ce qui amplifie l’impact financier d’un événement majeur. La résilience devient ainsi un paramètre déterminant dans l’appréciation du risque et dans la structuration des programmes d’assurance.

Les projets urbains intègrent désormais des dispositifs de gestion intégrée des eaux pluviales, des îlots de fraîcheur, des matériaux à forte inertie thermique, des réseaux énergétiques décentralisés ou des solutions constructives modulaires. Les recherches et démonstrateurs développés au sein de Neobuild favorisent l’émergence de procédés innovants, tandis que l’IFSB accompagne la montée en compétence des entreprises pour leur mise en œuvre. Ces avancées techniques contribuent à réduire l’exposition au risque, mais elles créent également de nouvelles interfaces et de nouvelles responsabilités.

Une infrastructure hydraulique mal dimensionnée, un système énergétique collectif défaillant ou une solution technique insuffisamment maîtrisée peuvent engager la responsabilité des concepteurs, des entreprises ou des exploitants. Lorsque des objectifs de performance climatique sont contractualisés, leur non-atteinte peut donner lieu à des réclamations spécifiques. La ville résiliente ne supprime pas le risque ; elle en modifie la nature et la répartition.

Dans ce contexte, le rôle du courtier consiste à intégrer la dimension assurantielle dès la conception des projets. Il analyse la chaîne des responsabilités entre maîtres d’ouvrage publics ou privés, concepteurs, entreprises et gestionnaires d’infrastructures. Il veille à la cohérence entre les ambitions en matière de résilience et les garanties souscrites, qu’il s’agisse de polices Tous Risques Chantier, de garanties décennales, de responsabilité civile ou d’assurances couvrant les pertes d’exploitation.
Le courtier joue également un rôle de médiateur technique entre les acteurs de l’innovation et les assureurs. Lorsque de nouvelles solutions issues de la recherche ou de l’expérimentation sont mises en œuvre, il contribue à structurer un dossier technique solide, démontrant la maîtrise du procédé et la qualité de la formation des intervenants. Cette approche favorise une acceptation assurantielle adaptée et évite que l’innovation ne devienne une zone d’incertitude juridique.

Ainsi, la construction de villes résilientes constitue un enjeu environnemental, économique et assurantiel. En accompagnant les acteurs publics et privés dans la structuration du risque, le courtier participe activement à la sécurisation financière des projets qui façonnent le territoire luxembourgeois et à la pérennité des investissements engagés.

Vanessa Krackenberger, Account Manager chez AlliA Insurance Brokers Luxembourg
Article paru dans Neomag #82 - novembre 2026

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