
Vieillissement des effectifs, épuisement des viviers de recrutement, transformation rapide des méthodes de travail et des savoir-faire… : les défis qui pèsent sur la construction et l’artisanat au Luxembourg sont multiples. Nos experts partagent leur lecture d’une crise qui appelle des réponses à la fois humaines, politiques et stratégiques.
François-Xavier Gilen
Directeur commercial chez Thomas & Piron Luxembourg
« Je reste convaincu que les métiers manuels sont passionnants – et même qu’ils le deviennent de plus en plus avec les évolutions technologiques, qui contribuent aussi à en réduire la pénibilité. Pourtant, ils suscitent trop peu de nouvelles vocations.
À notre échelle, en tant qu’entreprise, nous nous attachons à valoriser nos salariés, à nourrir leur passion pour leur métier, à les encourager à être fiers de leurs réalisations et à les partager avec leurs proches. Nous comptons encore de nombreux ouvriers engagés, mais demain, comment réussira-t-on encore à recruter des maçons ou des menuisiers ?
Se pose la question des leviers politiques qui sont mis en place pour rendre le secteur de la construction attractif. Le défi est luxembourgeois, et plus largement européen : doit-on faire venir de la main-d’œuvre d’autres pays ou valoriser nos métiers localement ? La deuxième option serait, à mon avis, plus pertinente.
De plus, la problématique a une double dimension : il ne s’agit plus aujourd’hui seulement de l’attractivité du secteur, mais aussi de celle du pays lui-même, et ce n’est qu’avec les partenaires publics que nous pourrons avancer sur le sujet ».
Tom Girardin
Directeur des Centres de Compétences Parachèvement et Génie Technique du Bâtiment
« Aujourd’hui, les métiers artisanaux évoluent vers davantage de transversalité. Dans les constructions actuelles comme en rénovation, les différentes technologies et les corps de métier doivent fonctionner ensemble pour garantir la performance globale du bâtiment.
De nouveaux métiers émergent autour de l’intégration des technologies. Un technicien ne peut désormais plus se limiter à une seule expertise, mais il doit comprendre l’ensemble des systèmes. L’enjeu est de réduire la consommation énergétique et l’empreinte carbone des bâtiments, mais aussi de garantir le confort et la santé des usagers : des études démontrent que la consommation énergétique d’un bâtiment peut être réduite de 10 à 15 % lorsque ses équipements travaillent ensemble plutôt qu’isolément.
En parallèle, pour se distinguer sur un marché de plus en plus concurrentiel, les artisans doivent aussi développer des compétences commerciales, numériques et relationnelles. Les Centres de Compétences jouent un rôle clé dans ce contexte en accompagnant ces transformations via la formation, afin de maintenir le niveau de compétences et la compétitivité des entreprises ».
Gilles Walers
Directeur des affaires stratégiques, juridiques et européennes à la Chambre des Métiers
« L’artisanat luxembourgeois fait aujourd’hui face à une pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Les viviers nationaux, frontaliers et européens ne suffiront pas à combler les milliers de départs à la retraite attendus dans les prochaines années. Nous devons donc changer d’échelle et ouvrir notre bassin de recrutement au-delà des frontières européennes.
En plus de renforcer l’attractivité des métiers eux-mêmes, cela suppose pour les chambres professionnelles comme la Chambre des Métiers de s’allier avec les pouvoirs publics afin d’établir une stratégie nationale qui permette de mettre en lumière les atouts du Luxembourg— stabilité politique, protection sociale, bonnes conditions de travail — auprès de pays tiers et de lever certains problèmes comme le logement.
Une plateforme comme le Talent Attraction Desk créée dans ce cadre est un outil d’information et d’échange précieux, mais il faut aussi voir plus large en tissant des partenariats bilatéraux, fondés sur une logique gagnant-gagnant, avec des pays dont nous pourrions accueillir temporairement des travailleurs, les former, puis leur permettre de valoriser cette expérience dans leur pays d’origine ».
Julien Bossu
Directeur des ressources humaines chez CDCL
« Le secteur de la construction est confronté à une pénurie de compétences, qui est d’autant plus préoccupante que la pyramide des âges est vieillissante et que nous n’avons à ce jour pas encore trouvé de solution idéale pour compenser les départs en retraite à venir : nos viviers traditionnels se tarissent et les nouvelles générations s’orientent plutôt vers la fonction publique qui offre des conditions plus attractives. Sur le terrain, il devient donc extrêmement difficile de recruter.
Pour faire face à cette réalité, nous activons plusieurs leviers. Nous collaborons avec l’ADEM et l’IFSB pour former rapidement des manœuvres sans formation initiale aux métiers de la construction et, pour ce qui est des profils plus qualifiés, nous avons recours à des intérimaires ou à des travailleurs détachés, en restant vigilants sur la sécurité.
Il est vrai que le travail sur chantier est physique et soumis aux intempéries, mais nos métiers offrent de réelles opportunités aux personnes motivées. La construction reste un des rares secteurs accessibles sans formation initiale, elle permet des évolutions de carrière, elle est animée par un esprit de solidarité et de transmission sur le terrain, et elle est porteuse de sens et de fierté ».
Propos recueillis par Mélanie Trélat
Article paru dans Neomag #79 - juin 2026



































