
Entre une réglementation contraignante, mais qui commence à évoluer en réponse à l’urgence climatique, et un arbitrage économique nécessaire, la construction oscille entre retour à l’essentiel et innovation technologique. Regards croisés sur le sujet.
Catherine Brand
Chargée de mission au CRTI-B
« Depuis sa création, le CRTI-B s’est donné pour ambition de rassembler tous les acteurs de la filière construction afin de promouvoir les bonnes pratiques, les normes et les innovations.
Il produit la clause contractuelle générale et les clauses techniques générales qui sont des documents d’obligation en marché public.
Les clauses techniques générales (CTG) définissent les règles techniques de base applicables, afin d’assurer cohérence et qualité des ouvrages ainsi que les règles de métrage.
Actuellement, 38 CTG sont soit publiées, soit en cours de création / révision. Vont s’y ajouter la création d’une CTG « Travaux de murs en pierre sèche » et d’une CTG « Travaux de construction en bottes de paille ».
Les murs en pierre sèche sont bâtis sans aucun liant entre les différentes pierres de tous calibres qui les constituent. Cette technique ancestrale a été utilisée afin de modeler les terrains pour cultiver ou bâtir.
Empirique au départ, ce système a évolué au fil des siècles puis a été délaissé avec l’exode rural et l’arrivée des matériaux industriels. Ce mode constructif a été redécouvert, notamment pour les murs de soutènement et est en pleine évolution.
La construction contemporaine en bottes de paille, associées ou non à une structure porteuse, concerne la réalisation de bâtiments de toutes tailles. Il s’agit là aussi d’un principe constructif ancien (fin du XIXe siècle) oublié après les guerres mondiales. Comme son cadre réglementaire est inexistant au Luxembourg, il était urgent d’élaborer une clause technique.
Un groupe d’experts travaillera également sur la « ventilation naturelle contrôlée (VNC) » avec la participation active du ministère de l’Économie, DG énergie.
Enfin, la CTG 023 – Travaux d’enduits intérieurs, plâtrerie, stucs et isolants intérieurs en cours de révision, intégrera des annexes sur les enduits argile et chaux ».
Marc Neu
Président de LëtzEcoBuild et formateur en construction durable au CNFPC Ettelbruck
« Les « matériaux d’avenir » existent déjà… mais nous avons, pour beaucoup, cessé de les regarder.
À l’heure où la construction se complexifie à coups de couches, de composites et de systèmes toujours plus dépendants de la technologie, je suis convaincu que l’innovation la plus radicale consiste à revenir à des matériaux simples, lisibles et sains.
Bois massif, terre crue, pierre, chaux, fibres végétales locales : ces matériaux ne sont pas seulement bas carbone, ils sont compréhensibles par ceux qui les mettent en œuvre, réparables dans le temps et recyclables sans chimie sophistiquée.
Ils permettent des détails constructifs clairs, une fin de vie simple et une véritable sobriété matérielle.
Pour moi, les matériaux d’avenir sont ceux qui rendent le bâtiment réversible plutôt que jetable, qui tolèrent l’imperfection et le vieillissement, et qui réduisent la dépendance aux systèmes actifs (machines, capteurs, logiciels) pour assurer le confort.
Cela implique de concevoir des bâtiments qui tirent d’abord parti de la forme, de l’orientation, de l’inertie et de la ventilation naturelle, avant de compter sur la technique.
Innover, ce n’est pas empiler de la complexité, c’est retrouver l’intelligence constructive des matériaux simples, au service de la santé des usagers, de la planète – et des futurs artisans qui devront un jour transformer ce que nous construisons aujourd’hui ».
Régis Bigot
Architecte et Innovation Project Manager chez Neobuild GIE
« Entre espoirs et incertitudes… le Luxembourg et les pays limitrophes semblent conjuguer au même temps les problématiques sectorielles.
L’Europe hésite et semble agir à rebours sur les questions environnementales, et la construction ne fait pas exception.
Aujourd’hui, faire son chemin au travers de législations complexes et nombreuses n’est pas chose aisée et trouver un logement (pas forcément aux normes d’ailleurs), ou construire (de façon abordable et suffisamment qualitative) sont des priorités qui, factuellement et malheureusement, supplantent les questions de durabilité et de circularité – auxquelles les matériaux se rattachent.
Pour le dire autrement, la qualité environnementale des constructions est aujourd’hui une préoccupation qui régresse au profit d’autres urgences…
Et pourtant, selon plusieurs sondages récents, le grand public et les primo-acquéreurs placent le choix de matériaux de qualité parmi leurs priorités.
De facto, la sélection des matériaux de gros œuvre est un choix que l’on porte pour le très long terme, préférablement sur la durée de vie entière de la construction. D’où l’intérêt, d’une part, de ne pas économiser sur le temps de réflexion que l’on y accorde, et d’autre part de s’entourer de professionnels à même d’accompagner les orientations.
Comme pour les questions énergétiques, l’Europe voit aujourd’hui tout l’intérêt de moins dépendre de flux internationaux sur lesquels elle n’a aucun contrôle, et les flux de matériaux en font partie. Tâchons d’y rester attentifs et de continuer à développer nos écosystèmes d’approvisionnement locaux ».
Propos recueillis par Mélanie Trélat
Article paru dans Neomag #78 - avril 2026


























