
Un concept de maison off-grid sur l’île d’Amami au Japon
Lorsque l’architecte Kazunori Sakai a commencé à concevoir sa maison au centre de l’île d’Amami, il n’aurait jamais imaginé qu’elle finirait par être déconnectée du réseau électrique. Avec l’accélération de la dégradation de l’environnement et la banalisation des phénomènes météorologiques extrêmes que subit l’archipel, ce choix devint inévitable.
Cette décision fut catalysée par une première micro-infrastructure développée par l’architecte pour ses propres besoins, visant à vivre de manière indépendante en se préparant à des crises imprévues tout en imaginant de nouvelles formes de résilience dans des régions vieillissantes et dépeuplées.
Réaliser cette autosuffisance totale au cœur des montagnes fut très difficile, le principal inconvénient étant l’ensoleillement étonnamment faible de l’île, comparable à celui au nord du Japon. Après avoir évalué l’énergie éolienne, hydraulique et géothermique, l’énergie solaire restait l’option la plus pratique.
Pour tester sa faisabilité, l’architecte choisit sa propre habitation comme objet d’expérimentation et, dix jours avant la cérémonie d’inauguration, décide de couper volontairement la connexion au réseau électrique.
Le résultat est une maison autonome qui permet à une famille de quatre personnes de vivre confortablement sans électricité ni climatisation externes, même dans les conditions subtropicales difficiles d’Amami, caractérisées par une humidité élevée et un ensoleillement limité.
Ancré dans la mémoire vernaculaire de l’île, le design réinterprète les logiques spatiales traditionnelles et élabore une manière contemporaine de coexister avec la nature.
Inspirée de l’agencement historique buntō (à multiples volumes) de la région, la maison se compose de cinq volumes indépendants, chacun ayant une fonction distincte (salle d’eau, chambre à coucher, rangement, …), disposés géométriquement pour créer des espaces intermédiaires qui servent de pièces à vivre communes.
Ceux-ci sont reliés de manière fluide aux vérandas et aux jardins, estompant les frontières entre l’intérieur et l’extérieur, la famille et la communauté, l’homme et la nature, comme il est de tradition dans l’architecture japonaise.
L’entrée est protégée de l’espace public par un écran de verdure et un mur de pierres sèches, puis un grand porche protecteur ; l’on pénètre ensuite très vite au cœur du projet qui regroupe les lieux de vie : une salle à manger centrale, sous le faîte d’une charpente dont toute la structure est sublimée dans l’espace et qui prolonge chacun des volumes flanqués aux quatre extrémités du plan rigoureusement carré ; la cuisine, qui bénéficie d’une large ouverture vitrée vers l’extérieur ; un espace-salon de détente, encastré dans le sol tel un petit refuge, comme pour mieux y abriter les sofas et les bibliothèques ; enfin, une surface libre de fonction menant au jardin arrière au travers de larges châssis coulissants. Un engawa - coursive extérieure couverte longeant la maison, finit d’« enrober » le projet sur les façades nord, est et sud, en parfait dialogue avec le jardin.
Le projet fait appel aux modes constructifs en vigueur au Japon, en témoignent les planchers suspendus posés sur un radier en béton, ou les structures et parachèvements faisant un large usage de bois massif et de ses dérivés – comme le panneau de contreplaqué.
La forme du toit réinterprète les profils locaux en tôle ondulée et irimoya (toit en croupe), intégrant des couches d’isolation, de ventilation et de contrôle de la lumière pour répondre au climat local.
Faisant référence aux greniers surélevés takakura, la structure permet au vent de circuler librement dans toutes les directions, tandis que les avant-toits profonds modèrent l’intensité du soleil et les averses tropicales soudaines.
Un petit sauna chauffé au bois utilise du combustible recyclé à partir de chutes de construction, créant ainsi un cycle fermé de ressources entre le constructeur et le site.
Amami est connue comme « l’île des liens », où les rituels communautaires restent au cœur de la vie. Les fêtes de famille rassemblent souvent plus de quatre-vingts parents et voisins, et se prolongent tard dans la nuit.
Si ces traditions se sont estompées avec l’urbanisation et l’isolement, cette maison rétablit ce rythme culturel. Les espaces ouverts et tolérants invitent naturellement les gens à se réunir et à partager du temps ensemble, estompant la distinction entre lieu d’habitation privé et lieu communautaire.
Ce projet redéfinit la maison contemporaine à la fois comme un abri et une plateforme culturelle, une architecture qui soutient la vie au-delà du réseau tout en héritant de l’esprit du yui (coopération collective).
En répondant au climat et à l’écologie culturelle uniques des îles du sud, il réexamine discrètement ce que signifie « habiter » à l’ère de l’incertitude environnementale.
Data
Localisation : île d’Amami, Kagoshima, Japon
Date d’achèvement : 2024
Surface brute : 119,24 m2
Maître d’ouvrage : Kazunori Sakai
Auteur de projet : Sakai Architects – https://sakaiarchitects.com/index.html
Crédits photos : Toshihisa Ishii – https://blitz-st.com/
Crédits vidéo : R production
Textes originaux, © Sakai Architects ; traduction, adaptations et textes complémentaires : Régis Bigot, architecte & Innovation Project Manager chez Neobuild GIE
Article paru dans Neomag #76 - janvier 2026



