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Bâtiment du futur : architecture de justesse, robustesse et responsabilité

Bâtiment du futur : architecture de justesse, robustesse et responsabilité

Dave Lefèvre, architecte associé chez coeba architectes, présente sa vision du bâtiment du futur : une architecture alliant justesse, sobriété et robustesse, pensée selon une approche systémique du cycle de vie. Il défend un bâti durable, évolutif, contribuant positivement aux territoires et aux générations futures.

Durabilité et évolution des cadres réglementaires

Le bâtiment du futur est indissociable de la durabilité. Longtemps, les cadres réglementaires et les pratiques de conception se sont concentrés sur la performance énergétique en phase d’exploitation : réduction des besoins de chauffage et de refroidissement, amélioration des rendements techniques et diminution des émissions liées à l’usage. Cette évolution était nécessaire et a permis des avancées significatives.

Aujourd’hui, cette approche s’élargit de manière décisive. La notion d’énergie grise — c’est‑à‑dire l’énergie mobilisée sur l’ensemble du cycle de vie du bâtiment, de l’extraction des matières premières jusqu’à la déconstruction — prend une importance croissante et sera très probablement intégrée dans des cadres réglementaires contraignants à court ou moyen terme. À l’échelle européenne, il est désormais admis que les objectifs climatiques ne pourront être atteints qu’à travers une approche globale et systémique de l’acte de bâtir.

Sobriété, suffisance et remise en question du neuf

La durabilité ne se résume toutefois pas à des indicateurs chiffrés. Elle repose avant tout sur une posture intellectuelle et culturelle. Une conviction fondamentale peut être formulée simplement : chaque mètre cube non construit est en soi le plus durable.

Ce principe de sobriété et de suffisance invite à remettre en question le réflexe du bâtiment neuf et à privilégier, chaque fois que cela est possible, la transformation, la réhabilitation, la reconversion et la mutualisation des espaces. Il s’applique cependant tout autant aux nouvelles constructions : même lorsqu’un bâtiment neuf est nécessaire, celui‑ci doit être conçu avec une réduction volontaire du volume construit, strictement ajustée aux besoins réels, sans surdimensionnement ni espaces inutiles.

L’architecture durable commence ainsi bien avant la construction, par une réflexion approfondie sur le juste besoin, la juste échelle et l’usage réel des espaces, afin de limiter durablement l’empreinte matérielle, énergétique et environnementale du bâti.

Synergies techniques, spatiales et sociales

Dans cette logique, le principe de synergie joue un rôle central. À l’image des systèmes naturels, où le concept de déchet n’existe pas, les bâtiments du futur doivent fonctionner de manière circulaire. La chaleur fatale issue, par exemple, des installations techniques ou d’activités spécifiques devient une ressource ; les flux d’énergie, de matière et d’usage sont mieux articulés ; et les espaces sont conçus pour accueillir plusieurs fonctions dans le temps.

Le bâtiment n’est plus un objet isolé, mais un élément d’un système élargi, à l’échelle du quartier ou du territoire. Ces synergies sont également sociales : l’architecture peut favoriser la solidarité, les usages partagés et l’entraide, en créant des espaces communs et des infrastructures mutualisées. La durabilité s’inscrit ainsi dans la qualité des relations humaines et dans la capacité du bâti à renforcer le lien social.

Biodiversité et responsabilité écologique

Un autre enjeu majeur concerne l’empreinte écologique du bâtiment sur la biodiversité. Depuis 1970, le déclin mondial de la biodiversité est estimé à environ 70 %, ce qui souligne l’ampleur de la crise écologique en cours. Dans ce contexte, le bâtiment du futur ne peut plus être neutre vis‑à‑vis de son environnement naturel.

Les constructions peuvent devenir de véritables supports de vie, en intégrant des habitats pour les insectes, les oiseaux et d’autres espèces, ainsi que des façades et toitures végétalisées. Ces dispositifs améliorent le microclimat, limitent les îlots de chaleur et enrichissent la flore et la faune en milieu urbain et périurbain.

Parallèlement, le choix des matériaux devient déterminant. Ceux‑ci doivent être évalués non seulement pour leurs performances techniques, mais aussi pour leurs impacts à long terme sur les sols, l’eau, la biodiversité et la santé, notamment en cas de vieillissement et d’exposition aux intempéries.

Économie circulaire et cycle de vie des ressources

L’économie circulaire constitue un pilier essentiel du bâtiment du futur. Elle vise à rompre avec le modèle linéaire « extraire – produire – consommer – jeter » pour privilégier une logique de boucles fermées, où les ressources sont préservées, réemployées et valorisées sur le long terme.

Dans le domaine de la construction, cela implique de concevoir les bâtiments dès l’origine comme des réservoirs de matériaux, capables d’évoluer, d’être démontés et transformés sans perte de valeur. Concrètement, cela passe par des systèmes constructifs réversibles, des assemblages démontables, une standardisation raisonnée et une documentation précise des composants, permettant leur réemploi, leur recyclage ou leur réaffectation.

Indissociable de la notion de temps long, l’économie circulaire permet de réduire l’énergie grise, de limiter les déchets de chantier et de diminuer la pression sur les ressources naturelles. Le bâtiment devient ainsi un maillon actif d’un écosystème de ressources, capable d’évoluer et de se transformer.

Matériaux bio‑ et géosourcés, ressources locales et résilience territoriale

Le recours accru aux matériaux biosourcés et géosourcés constitue un levier essentiel du bâtiment du futur. Bois, terre crue, pierre, chanvre, paille ou autres matériaux issus de ressources naturelles renouvelables ou faiblement transformées permettent de réduire significativement l’énergie grise, de stocker du carbone et de limiter les impacts environnementaux liés à la production industrielle lourde.

Au‑delà de leurs performances environnementales, ces matériaux offrent une opportunité stratégique majeure : celle de s’appuyer sur des ressources locales et régionales. Dans un contexte marqué par les crises successives, les ruptures d’approvisionnement et la volatilité des marchés, la dépendance aux chaînes de production globalisées a montré ses limites. Renforcer l’ancrage territorial des matériaux permet d’accroître la résilience du secteur de la construction face aux aléas économiques, géopolitiques et climatiques.

Le développement de filières locales favorise une plus grande indépendance vis‑à‑vis des marchés globaux, tout en contribuant à la création de nouvelles chaînes de valeur régionales. Cela implique le soutien à des savoir‑faire artisanaux et industriels de proximité, la relocalisation partielle de la transformation des matériaux et une meilleure maîtrise des cycles de production. L’architecture devient alors un acteur du développement territorial, générateur d’emplois locaux et de compétences durables.

Intégrés dans une approche globale de durabilité, de sobriété et d’économie circulaire, les matériaux bio‑ et géosourcés ne constituent pas un retour en arrière, mais une évolution raisonnée de la culture constructive. Ils participent à une architecture plus robuste, plus lisible et mieux adaptée aux enjeux contemporains, tout en renforçant l’autonomie et la capacité d’adaptation des territoires.

Flexibilité, adaptabilité et transformation

La flexibilité des bâtiments constitue un pilier fondamental du bâtiment du futur. Les constructions doivent être capables d’évoluer facilement face aux changements d’usage et de fonction. Le choix de structures porteuses filigranes, clairement lisibles et rationnelles, permet une optimisation durable de la flexibilité future, en garantissant une liberté maximale d’aménagement des plateaux au fil du temps. Associées à des trames cohérentes, des profondeurs maîtrisées et des systèmes techniques accessibles, ces structures favorisent des transformations rapides, réversibles et sobres en ressources.

Si la transformation devient la règle et la démolition l’exception, les économies en matière de ressources, d’énergie grise et d’émissions sont considérables. La durabilité se joue ici sur le temps long, à travers des bâtiments capables d’absorber les évolutions programmatiques sans remise en cause de leur structure fondamentale.

Sobriété technique et principes passifs

Le bâtiment du futur repose sur une sobriété des installations techniques. Il ne s’agit pas d’accumuler des systèmes, mais de les réduire au strict nécessaire. La conception architecturale privilégie en premier lieu les principes thermiques naturels : orientation, compacité, inertie thermique, protection solaire, ventilation naturelle et gestion des apports.

Ces stratégies passives permettent de limiter fortement les besoins énergétiques et d’accroître la robustesse climatique des bâtiments face aux vagues de chaleur, aux variations de température et aux événements extrêmes.

Régulation intelligente et robustesse numérique

Lorsque des équipements techniques sont nécessaires, ils sont couplés à une régulation intelligente et mesurée, capable d’adapter le fonctionnement du bâtiment aux usages réels et aux conditions climatiques. Les systèmes de type smart building constituent un levier important, à condition de rester au service de l’architecture et non de s’y substituer.

Un enjeu central réside dans la pérennité des systèmes. Le bâtiment du futur ne doit pas devenir dépendant de mises à jour logicielles ou de plateformes numériques susceptibles de devenir obsolètes. Des systèmes mécaniques ou hybrides, simples, lisibles et robustes dans le temps, offrent souvent une meilleure résilience.

Le bâtiment au service de l’humain

L’ensemble de ces principes reste fondamentalement au service de l’humain. Le bâtiment du futur répond aux besoins réels des utilisatrices et utilisateurs : il est fonctionnel, confortable, sain et agréable à vivre. La durabilité ne signifie pas renoncement, mais justesse et équilibre.

Une responsabilité envers les générations futures

Le bâtiment du futur n’est pas celui qui mobilise le plus de technologie, mais celui qui est le plus pertinent sur les plans écologique, social et spatial. Conçu pour durer, évoluer et s’adapter, il assume pleinement sa responsabilité tout au long de son cycle de vie, au bénéfice des usagers, de l’environnement et des générations futures.

Dave Lefèvre, coeba architectes
Article paru dans Neomag #76 - janvier 2026

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Publié le vendredi 6 février 2026
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