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Le contrôle, un outil de prévention

Le contrôle, un outil de prévention

L’Inspection du Travail et des Mines agit pour garantir la sécurité, la santé et la conformité sur les chantiers luxembourgeois, avec une approche qui consiste à placer la protection de l’humain au-dessus des intérêts économiques.

Interview de Marco Boly, Directeur de l’inspection du travail et des mines.

Pouvez-vous nous rappeler les missions de l’ITM ?

Nos missions sont clairement définies par le Code du travail, Livre VI. Elles consistent à veiller à l’application de la législation en matière de sécurité et de santé au travail (SST), à conseiller et à assister aussi bien les employeurs que les salariés, et à intervenir comme médiateur quand une situation est en contradiction avec les dispositions légales.

En cas d’infraction, et si des mesures correctives ne sont pas prises, nous pouvons en aviser le procureur d’État. Nous sommes également responsables de la sécurité du public et de celle des salariés pour les établissements classés, dans le cadre des autorisations commodo-incommodo.

Nous avons donc trois leviers d’action : le conseil et l’assistance, le contrôle et la demande de régularisation en cas de non-conformité et, si les recommandations ne sont pas suivies, alors nous sanctionnons.

Comment un contrôle sur chantier se passe-t-il concrètement ?

Nous commençons par informer le responsable de notre présence. Nous demandons ensuite l’avis préalable qui précise quelles entreprises sont censées intervenir sur le chantier, et nous nous assurons que ces entreprises sont effectivement présentes.

Nous vérifions également la présence d’un coordinateur sécurité-santé lorsque plusieurs entreprises interviennent simultanément, ainsi que l’existence d’un plan général de sécurité et de santé.
Au-delà des documents, nous effectuons des contrôles sur le terrain qui visent à analyser le respect des règles de sécurité dans la pratique.

À l’issue de la visite, nous réunissons les différents acteurs pour leur faire part des déficiences constatées, s’il y en a. Si ces déficiences sont importantes, nous adressons une lettre d’injonction précisant les points à régulariser. Un nouveau contrôle sera ensuite effectué pour vérifier si cela a bien été fait.

Comment collaborez-vous avec les coordinateurs sécurité-santé et les travailleurs désignés ?

La législation prévoit que toute entreprise occupant au moins un salarié ait un travailleur désigné. Il est le référent de l’employeur en matière de SST. Il n’est donc pas nécessairement présent en permanence sur le chantier, étant donné qu’il doit la plupart du temps se départager entre plusieurs sites.

S’agissant du coordinateur sécurité-santé, il peut également arriver qu’il ne soit pas présent au moment du contrôle. Nous l’informons alors d’éventuels problèmes par courrier.

Dans la pratique, les échanges avec les coordinateurs et les travailleurs désignés sont réguliers sur les chantiers et nous organisons aussi des réunions annuelles avec eux pour faire le point sur les manquements constatés, partager les retours d’expérience et identifier des pistes d’amélioration.

Comment gérez-vous la question de la sous-traitance ?

Qu’il s’agisse de l’entreprise principale, de sous-traitance ou de multiple sous-traitance, cela ne change rien : nous procédons au contrôle de chaque société individuellement.

La question qui se pose est de savoir si elle dispose d’un siège au Luxembourg ou s’il s’agit d’une société étrangère qui a détaché des travailleurs. Dans ce cas, elle doit respecter certaines conditions particulières et être en mesure de présenter des documents relatifs au détachement.

Notre mission est également de contrôler la validité du titre de séjour et l’existence d’une autorisation de travail pour les ressortissants de pays tiers, c’est-à-dire les travailleurs qui ne sont pas issus de l’UE27.

Comment passer d’une logique du contrôle à une véritable culture de la sécurité au sein des entreprises ?

La culture de la sécurité et de la santé devrait être intégrée dès l’école. Aujourd’hui, nous vivons toujours dans le dogme : quand un accident arrive, la réaction consiste à dire qu’il aurait simplement fallu faire attention.

Or, le Code du travail définit des obligations tant pour l’employeur que pour le salarié. Il est primordial de comprendre qui a manqué à ses obligations, et pour quelles raisons.

C’est en nous basant sur cette analyse des accidents graves et mortels que nous — l’ITM et les autres institutions en charge de la prévention au Luxembourg — pouvons cibler nos campagnes de prévention sur les problématiques réelles.

Dans le contexte économique actuel très tendu, comment concilier productivité et sécurité ?

Le contrôle n’est pas un frein économique, mais un investissement dans la sécurité, la stabilité et la compétitivité durable de l’entreprise. Il n’est pas une sanction, mais un outil de prévention. Il faut changer de paradigme.

L’exemple du tragique accident de Crans-Montana le montre : avant qu’il ne survienne, certains considéraient les contrôles comme superflus ; après le drame, tout le monde a appelé à un renforcement des contrôles.

Cet événement a rappelé, de manière brutale, qu’un accident grave peut mettre une entreprise à genoux, parfois de façon irréversible. Au-delà des conséquences économiques, les impacts humains, moraux et psychologiques sont immenses.

L’argent ne peut pas primer sur ces réalités. La protection de la vie et de l’intégrité humaine n’a pas de prix. Et c’est précisément ce que visent les démarches de contrôle et de prévention.

Pour conclure, quels seront les défis dans les années à venir selon vous ?

Le marché du travail, tout comme le secteur de la construction, évoluent, notamment avec la digitalisation et l’émergence de l’intelligence artificielle.

Ces changements importants auront un impact non seulement au niveau de l’exécution, mais aussi au niveau de l’organisation des entreprises — on parle beaucoup de flexibilisation du temps de travail, par exemple.

Dans ce contexte, l’humain doit être mis au centre des réflexions : les salariés doivent pouvoir travailler dans un environnement sain, avoir confiance en leur entreprise, en leurs équipements de travail et aussi en la collégialité qui existe sur les chantiers.

Les valeurs économiques sont importantes, mais ce sont les valeurs humaines qui doivent primer : si l’économie se développe au détriment de l’Homme, nous allons dans la mauvaise direction.

Mélanie Trélat
Article paru dans Neomag #77 - mars 2026

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Publié le jeudi 19 mars 2026
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