
Le bâtiment du futur se construit dès aujourd’hui
À travers une vision pragmatique et un projet emblématique à Junglinster, le groupe Prefalux interroge la capacité du secteur de construction à améliorer l’empreinte carbone de notre parc immobilier.
Interview de Laurent Nilles, administrateur délégué de Prefalux Group S.A.
Quand on parle des bâtiments du futur, à quel horizon peut-on se projeter, de manière pertinente ?
En tant que développeurs et constructeurs, nous voulons rester dans le concret. Si on parle d’un horizon à 10 ans, alors nous y sommes déjà : le temps de viabiliser un masterplan, de modifier un PAG et un PAP et d’obtenir une autorisation de bâtir, un projet de construction se planifie 3 à 10 ans en amont. Compte tenu des délais liés aux différentes procédures, nous réfléchissons aujourd’hui aux projets qui sortiront de terre dans 10 ans. Au-delà, nous n’imaginons pas encore comment seront faits les bâtiments car de nombreuses innovations technologiques sont en train d’émerger pour des constructions en bois.
Quelles sont les innovations dont vous parlez ? Sur quoi les études de R&D portent-elles ?
Elles portent sur les assemblages, sur la manière de fixer différents éléments entre eux de sorte à ce que le bâtiment soit démontable, dans une optique d’économie circulaire. Les travaux portent aussi sur les matériaux : les CLT, par exemple, ne cessent de progresser tant en termes d’épaisseur que dans leur composition. Enfin, il y a des recherches sur la protection au feu.
Le futur de la construction ne peut être évoqué sans parler de la crise du logement au Luxembourg…
Oui. Le secteur peine aujourd’hui à réaliser entre 1 000 et 1 500 unités de logements neufs par an. Cela est lié à une perte de confiance et à des difficultés de commercialisation. Ces 1 000 à 1 500 logements ne sont qu’une goutte d’eau dans le parc existant estimé à 250 000 / 300 000 logements. Le taux de renouvellement est ainsi clairement passé sous la barre de 1 %.
Quelles sont alors les leviers d’action ?
C’est dans la modernisation et le renouvellement du parc existant que se trouve le plus important potentiel d’amélioration des émissions de notre parc immobilier. Malheureusement, même si les aides étatiques ciblent certains travaux, la rénovation n’est pas vraiment structurée et les gens sont livrés à eux-mêmes dans cette démarche. Chaque rénovation reste néanmoins empreinte de compromis et ne crée pas de logements complémentaires nécessaires. Et puis, même si on renouvelle peu, on aurait quand même intérêt à le faire de la façon la plus durable possible pour que les bâtiments actuels soient toujours d’actualité dans 20 ou 30 ans, mais on a tendance à rester sur les technologies émettrices car il n’y a aucune prescription dans ce sens.
Le secteur de la construction est responsable de 38 à 42 % des émissions de CO₂ globales. La réduction de l’impact carbone est aussi un facteur déterminant dans la façon de construire…
Concevoir des projets à impact carbone réduit, voire neutre, n’est plus un sujet. C’est tout simplement une nécessité. S’y refuser revient à nier notre responsabilité dans les émissions de gaz à effet de serre et le changement climatique. C’est aussi reporter les difficultés sur les générations à venir, avec une concentration des problèmes dans les villes : une hausse moyenne des températures de 2 degrés entraîne déjà une augmentation de près de 8 degrés des pics de chaleur en milieu urbain.
Dès lors, à quoi bon disposer d’un parc immobilier et de prescriptions parmi les plus avancées, si ces bâtiments seront, au moins en partie, inhabitables ? La trajectoire de réduction des émissions de CO₂ du secteur reste très faible, voire inexistante, tant qu’il continuera à utiliser massivement du béton. Combien de temps encore, par inertie ou sous l’influence des habitudes, l’absence de réduction de l’impact pourra-t-elle être tolérée ? Les pouvoirs publics ont pris la mesure du problème, ils agissent en conséquence et ils nous prouvent en même temps que c’est faisable : si ça l’est pour une école, pourquoi ne le serait-ce pas pour un logement ?
Vos efforts se cristallisent notamment dans un projet emblématique : l’ensemble de résidences Kiischten, actuellement en construction à Junglinster. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Ce projet consiste dans le renouvellement d’un bâtiment de bureaux en un îlot résidentiel intégré dans le tissu urbain environnant. Les réflexions ont commencé vers 2020, nous avons obtenu les autorisations de bâtir début 2025 et les travaux ont démarré en mars de la même année. La livraison est attendue pour 2027/2028. Kiischten intègre de nombreux éléments innovants et durables. Avant toute chose, nous avons soigneusement démonté le bâtiment existant pour récupérer un maximum d’éléments en vue de leur réemploi ultérieur : 500 m2 de pavés drainants, 80 m³ de bois de construction et 400 m2 de planchers Lignotrend ont ainsi pu être sauvegardés et provisoirement stockés.
Pour la construction des nouveaux bâtiments, nous avons utilisé un système porteur en dalles de bois CLT sans retombée de poutres, appelé TS3, qui, comme les dalles bétons champignons, permet de reconfigurer plus aisément les espaces pendant toute la durée de vie des bâtiments.
Les bâtiments seront chauffés par une pompe à chaleur couplée à de la géothermie profonde (- 90 m) pour en optimiser le fonctionnement et le rendement. Une façade photovoltaïque a été intégrée pour optimiser la production durable d’électricité sur site, les parkings seront équipés de bornes intelligentes pour stocker et utiliser au mieux l’énergie produite sur place (V2G), et une communauté d’autoconsommation électrique sera constituée. Le certificat de performance énergétique est A+ et la qualité acoustique est A.
Les immeubles sont labélisés LENOZ et Carbon Neutral, témoignant des efforts entrepris. Au niveau du « vivre ensemble », un des immeubles sera en logements abordables, dédié aux salariés de manière à favoriser la mixité sociale. Un espace de rencontre extérieur sera créé où des petites fêtes pourront être organisées par le syndic. L’ensemble se situe à proximité immédiate des transports publics, des pistes cyclables, des centres commerciaux et des écoles primaires et secondaires. Dans son développement, ses choix technologiques et sa réalisation, le projet Kiischten n’a rien en commun avec une construction traditionnelle en maçonnerie et béton armé.
Il est néanmoins soumis aux mêmes prescriptions technologiques et réglementaires, et au même positionnement commercial : il n’y a aucune surcote pour l’intégration de choix durables. C’est un peu comme si les voitures les plus respectueuses de l’environnement devaient aligner leurs prix sur ceux des modèles les plus polluants, dont les technologies sont amorties depuis longtemps mais dans lesquels le coût environnemental n’a jamais été intégré.
Même dans le secteur automobile, le législateur a tenté d’introduire des mécanismes de différenciation. En revanche, dans le secteur de la construction, aucun levier significatif favorisant une approche plus durable n’est aujourd’hui généralisé : les aides Klimabonus sont d’excellents outils, mais ils ne permettent pas de différencier réellement les réalisations.
Mélanie Trélat
Article paru dans Neomag #76 - janvier 2026

