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Une auberge de jeunesse d'un nouveau genre à Ettelbruck

Une auberge de jeunesse d’un nouveau genre à Ettelbruck

Construire un bâtiment au-dessus d’une gare routière et d’un tunnel routier, au cœur d’un futur pôle d’échange multimodal : tel est le défi posé par la future auberge de jeunesse d’Ettelbruck. Ce projet hors norme illustre parfaitement la manière dont l’ingénierie contemporaine peut concilier innovation, durabilité et intégration urbaine.

Rencontre avec Lynn Lecorsais, associée et chef de service bâtiments et ouvrages d’art chez Schroeder & Associés et Michel Petit, architecte chez Petitcarrée

Pour les ingénieurs de Schroeder & Associés, impliqués dans le génie civil, le conseil en construction durable et la coordination BIM du projet, il s’agit d’un chantier particulièrement stimulant. Par sa configuration complexe, ses grandes portées structurelles et ses nombreuses contraintes techniques, le bâtiment constitue un véritable laboratoire pour imaginer de nouvelles solutions constructives. Au-delà de la prouesse technique, l’objectif est aussi d’imaginer un édifice capable d’évoluer au fil du temps et de s’inscrire durablement dans la transformation urbaine de la région.

Un projet au cœur du développement de la Nordstad

Mandaté par l’Administration des bâtiments publics – le Ministère de la Mobilité et des Travaux publics, le projet de l’auberge de jeunesse s’inscrit dans la transformation progressive de l’axe Ettelbruck–Diekirch–Erpeldange vers la future agglomération de la Nordstad.

Pour comprendre ce projet, il faut en réalité remonter à la conception du pôle multimodal d’Ettelbruck, lancée en 2009 par les CFL, l’Administration des ponts et chaussées et l’Administration des bâtiments publics. « L’auberge de jeunesse est étroitement liée au développement du pôle multimodal », explique Lynn Lecorsais, associée et chef de service bâtiments et ouvrages d’art chez Schroeder & Associés. « Ce vaste programme vise à améliorer les connexions entre les différents modes de transport tout en requalifiant les espaces publics du quartier ».

Le projet du pôle multimodal comprend plusieurs interventions majeures : la mise en conformité de la gare ferroviaire, la reconstruction du bâtiment voyageurs, la création d’un parking P&R, la mise en souterrain de la N7, la reconstruction du pont Patton et le réaménagement de l’axe reliant le carrefour Dreieck au pôle d’échange. À ces transformations s’ajoute la renaturation du cours d’eau la Wark, qui contribuera à améliorer la qualité environnementale du site.

C’est au-dessus de cet ensemble d’infrastructures que prendra place la future auberge de jeunesse. Le bâtiment enjambera à la fois la gare routière et le tunnel de la N7, une configuration particulièrement exigeante sur le plan technique. La réalisation de l’ouvrage devrait s’achever à l’horizon 2029.

Une structure hybride innovante

La conception architecturale du bâtiment est assurée par Petitcarrée architectes, tandis que Sweco intervient pour le génie technique. « L’un des défis majeurs consiste à faire reposer le bâtiment sur une emprise très limitée », précise Lynn Lecorsais. « Nous devons franchir la gare routière avec de grandes portées tout en limitant le nombre d’appuis au sol ». Pour répondre à cette contrainte, les ingénieurs ont conçu une structure hybride innovante combinant différentes techniques et matériaux.

Le bâtiment repose sur des pieux et sur une structure métallique de grande portée qui permet de franchir la gare routière. Cette solution garantit la stabilité de l’ouvrage tout en préservant l’espace nécessaire aux infrastructures de transport situées en dessous. La superstructure combine quant à elle le bois et le béton dans des éléments largement préfabriqués. Cette approche présente plusieurs avantages : elle réduit le poids de la structure tout en conservant les qualités de résistance et d’inertie thermique du béton. « Le béton, grâce à son inertie thermique, permet d’absorber, de stocker et de restituer la chaleur ou la fraîcheur, ce qui contribue à stabiliser la température et à améliorer le confort thermique du bâtiment », explique l’ingénieure. « Le bois, de son côté, permet de stocker du carbone et d’alléger l’ensemble de la structure ».

Une organisation en couches fonctionnelles

L’architecte du projet, Michel Petit, de Petitcarrée architectes, explique la logique spatiale de l’édifice : « L’immeuble se distingue par sa configuration exceptionnelle liée aux grandes portées nécessaires au-dessus de la gare routière. L’impact visuel de ces éléments structurels a été soigneusement travaillé afin de préserver une échelle humaine pour les espaces créés. Nous avons organisé le bâtiment comme une superposition de différentes couches fonctionnelles. L’idée était de créer un socle très actif, ouvert et animé, sur lequel viennent se poser les volumes plus calmes de l’auberge et des bureaux ».

Au niveau du sol se trouve la gare routière. Un étage complet est consacré aux espaces communautaires de l’auberge : accueil, restaurant, bar, cuisine, bibliothèque et deux grandes salles multifonctionnelles. « Ces espaces ont été pensés comme des lieux de rencontre et de convivialité », poursuit l’architecte. Ils sont complétés par six salles de réunion situées au deuxième étage, qui pourront être utilisées aussi bien par l’auberge que par la fonction d’administration présente dans le bâtiment pour des événements internes ou ouverts au public.

Au-dessus de ce socle s’élèvent deux volumes distincts. Un volume longitudinal accueillera trente-cinq bureaux destinés à une fonction administrative, tandis qu’une tour regroupera les trente-cinq chambres de l’auberge réparties sur sept niveaux. Au total, l’établissement offrira environ cent vingt lits, dont trois chambres adaptées aux personnes à mobilité réduite.

Une place importante pour la nature

Malgré sa situation au cœur de la ville d’Ettelbruck, le projet accorde une place importante à la végétation. La toiture accueillera une végétalisation extensive composée de plusieurs couches favorisant la rétention d’eau et le développement de la biodiversité. Le bâtiment intégrera également plusieurs espaces extérieurs plantés : un balcon urbain au premier étage, un jardin au deuxième étage ainsi que des façades partiellement végétalisées.

« Nous avons voulu introduire différents niveaux de nature dans le projet », explique Michel Petit. « Ces espaces extérieurs offrent à la fois des lieux de respiration pour les usagers et une manière de reconnecter le bâtiment à son environnement urbain ». Au neuvième et dernier étage, un point de vue accessible offrira un panorama sur la ville et ses environs. Grâce à cette architecture attentive au climat local, le projet contribue également à atténuer les effets du microclimat urbain.

Une construction pensée pour évoluer

Au-delà de l’innovation technique, le projet intègre également une réflexion approfondie sur la durabilité et l’économie circulaire. De nombreux éléments structurels et d’aménagement intérieur sont conçus pour être démontables. Cette approche permet d’envisager leur réutilisation ou leur recyclage en fin de vie.

« Le système porteur supérieur, constitué de piliers et de poutres, offre une grande flexibilité », souligne Lynn Lecorsais. « Si le programme du bâtiment devait évoluer dans le futur, il serait possible de transformer les espaces sans devoir démolir entièrement la structure ». Cette logique prolonge la durée de vie de l’édifice tout en réduisant son empreinte carbone. La façade sera également réalisée à partir d’éléments préfabriqués en bois et habillée d’un revêtement en lamelles de terre cuite, un matériau durable et résistant.

Des espaces intérieurs sains et confortables

L’Administration des bâtiments publics accorde une attention particulière à la qualité des espaces intérieurs dans ses projets de construction. L’objectif est de concevoir des espaces favorisant le bien-être physique et mental des usagers ainsi que des interactions sociales de qualité, en agissant sur plusieurs paramètres essentiels, notamment la programmation, la qualité de l’air, la lumière naturelle, l’acoustique et le confort thermique.

« La qualité de l’air intérieur est devenue un enjeu central dans la conception des bâtiments », souligne Lynn Lecorsais. « Cela passe notamment par le choix de matériaux à faibles émissions et par des systèmes de ventilation efficaces ». Les produits de construction sélectionnés devront respecter des normes strictes en matière d’émissions de composés organiques volatils (COV) et de formaldéhyde. Les substances chimiques les plus préoccupantes seront exclues. Cette approche s’inscrit dans une vision globale du cycle de vie du bâtiment, depuis la production des matériaux jusqu’à leur réutilisation ou leur recyclage.

Vers une autonomie énergétique

La performance énergétique constitue un autre volet essentiel du projet. La conception du bâtiment vise avant tout à réduire les besoins énergétiques grâce à une enveloppe thermique performante et à la combinaison de plusieurs sources d’énergie. Le bâtiment sera alimenté par le réseau de chauffage urbain ainsi que par une installation géothermique couplée à des pompes à chaleur.

La production d’électricité sera assurée par des panneaux photovoltaïques installés en toiture. Une ventilation mécanique contrôlée avec récupération d’énergie contribuera par ailleurs à limiter les pertes thermiques. Plusieurs mesures passives participeront également au confort intérieur : protections solaires extérieures, gestion maîtrisée des surfaces vitrées et récupération des eaux pluviales.

Un projet emblématique pour la construction durable

Avec son architecture innovante, sa structure flexible et son approche durable, la future auberge de jeunesse d’Ettelbruck s’éloigne clairement des modèles traditionnels.

« Ce projet illustre bien la manière dont l’ingénierie peut accompagner les transformations urbaines », conclut Lynn Lecorsais. « En combinant innovation structurelle, performance environnementale et flexibilité d’usage, nous pouvons imaginer des bâtiments capables de s’adapter aux besoins futurs tout en réduisant leur impact sur l’environnement ».

Conçu pour évoluer dans le temps et s’intégrer dans un ensemble d’infrastructures complexes, le projet pourrait bien devenir une référence pour les futures constructions publiques au Luxembourg.

Schroeder & Associés
Article paru dans Neomag #78 - avril 2026

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Publié le vendredi 8 mai 2026
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