
Immersion japonaise pour 34 professionnels wallons du bois
Du 17 au 27 septembre, Ligne Bois, centre d’information et d’animation de la filière bois wallonne, rassemblant 140 professionnels, a organisé un voyage d’études au Japon. Pendant 10 jours, une délégation a pu s’immerger dans des réalisations architecturales spectaculaires et de découvrir une filière bois entre tradition et ingénierie de pointe.
Partie 1/2
Au Japon, le bois est bien plus qu’un simple matériau : il est au cœur d’une culture bâtie sur l’harmonie avec la nature et la précision artisanale. Depuis plus d’un millénaire, il structure temples, sanctuaires, habitations et charpentes, porteur d’une esthétique fondée sur la modularité, la légèreté et la réversibilité.
Du bois au béton : mutation du XXᵉ siècle
La modernisation rapide du Japon a toutefois transformé ce rapport au matériau. Les incendies urbains, les séismes et, surtout, la reconstruction d’après-guerre ont conduit à privilégier des structures réputées plus sûres et durables. Le béton armé et l’acier, symboles du progrès et de la modernité occidentale, se sont imposés dans les grandes villes. Le code de la construction, révisé après le tremblement de terre de 1923, puis après celui de Kobe en 1995, a encore renforcé cette tendance : la hauteur, la résistance au feu et la rigidité sont devenues les critères dominants. Et le bois, cantonné à la maison individuelle ou à l’architecture vernaculaire, a peu à peu disparu des grands programmes publics ou tertiaires.
Le retour du bois : innovation et identité
Depuis une vingtaine d’années, le Japon redécouvre le potentiel du bois, porté par les enjeux climatiques et par une volonté de renouer avec ses racines culturelles. Les progrès de la préfabrication, du bois lamellé-collé et du CLT, ont ouvert la voie à des constructions de grande hauteur répondant aux normes sismiques et incendie. Des architectes réputés comme Kengo Kuma et Shigeru Ban ont réintroduit le bois dans les musées, les universités, les stades ou les immeubles de bureaux, démontrant qu’il est possible de conjuguer performance structurelle et expression poétique.
Dans un pays où la forêt couvre près de 70 % du territoire, le retour du bois dans la construction ne relève pas seulement d’un effet de mode. Il traduit une stratégie cohérente, soutenue par les politiques publiques, mêlant valorisation des ressources locales, réduction de l’empreinte carbone et réappropriation d’un savoir-faire ancestral.
Autant de raisons qui ont incité Ligne Bois à proposer ce voyage d’études afin de permettre aux professionnels de prendre la mesure de ce savoir-faire, d’en comprendre les ressorts techniques et culturels, et d’identifier des pistes d’inspiration éventuellement transposables aux contextes belge et luxembourgeois.
Tokyo, vendredi 19 septembre
Arrivée la veille, la délégation de 34 professionnels wallons de la construction bois (constructeurs, architectes, bureaux d’études, fabricants, menuisiers,…), accompagnée par Ligne Bois, découvre Tokyo au petit matin et en mesure toute l’immensité. Avec ses 14 millions d’habitants (ce qui en fait la plus grande agglomération du monde) et une superficie d’environ 2 194 km2, chaque déplacement d’un quartier à un autre s’apparente à un transport de plusieurs heures.
Après la visite de l’entreprise Taisei (le n°1 de la construction au Japon qui dispose de laboratoires de pointe où sont testés ses systèmes et produits en bois), s’ensuit une première découverte de l’architecture traditionnelle japonaise avec le Sayama Lakeside Cemetery Community Hall. Cet ouvrage se distingue par son toit en éventail qui repose sur 120 poutres en bois disposées autour d’un noyau central. Chaque poutre, unique par sa longueur et son inclinaison, compose une couverture qui rappelle le chapeau de paille ou l’ombrelle japonaise traditionnelle.
Vient ensuite la visite des bureaux de la célèbre agence d’architecture internationale Kengo Kuma & Associates. Nous sommes guidés par des collaborateurs de l’agence qui réunit plus de 300 architectes et défend une architecture privilégiant largement le bois. Parmi ses œuvres majeures : le Stade national de Tokyo (68 000 places) dont les façades ont nécessité près de 47 000 pièces de bois, provenant des 47 préfectures du pays, symbole d’unité nationale. Chaque projet est porté collectivement, depuis la vision initiale de Kengo Kuma jusqu’à sa mise en œuvre. L’enjeu : traduire à la lettre le concept imaginé par le maître, afin d’en préserver l’esprit et la cohérence. Un mode de fonctionnement typiquement japonais.
Tokyo, samedi 20 septembre
Impossible de saisir pleinement l’architecture traditionnelle japonaise en bois sans passer par la visite du Senso-Ji, un passage obligé lorsqu’on se trouve à Tokyo. Il s’agit du plus ancien temple bouddhiste de la ville. Construit en 645 après l’ère chrétienne, il a été intégralement réalisé en bois, selon les techniques traditionnelles japonaises : charpentes emboîtées sans clous et toitures courbes, comme il était d’usage pour l’architecture religieuse.
Lors de sa reconstruction de 1958, les architectes ont opté pour une structure en béton, bien que tous les aménagements intérieurs soient conservés en bois (colonnes, poutres massives en cyprès, plancher en bois poli, …). Une rupture avec la tradition, même si l’esprit constructif du bois continue de guider la démarche. Dans l’architecture des temples japonais, les bâtiments sont conçus pour être entretenus par éléments. Le bois, par sa flexibilité et sa réparabilité, rend ces opérations possibles et contribue à la longévité remarquable de ces constructions.
Nagoya, dimanche 21 septembre
Après l’usage du Shinkansen, le célèbre train à grande vitesse, la journée débute avec la découverte de plusieurs projets en bois signés Tomoaki Uno. À l’inverse de nombreux architectes japonais renommés qui privilégient les réalisations monumentales, Tomoaki Uno consacre l’essentiel de sa pratique à l’architecture résidentielle, et plus particulièrement aux maisons unifamiliales. Avec humour, il définit son travail comme une « architecture ordinaire inédite ». Son credo : perpétuer les savoir-faire anciens tout en les adaptant aux modes de vie contemporains. Il privilégie les essences locales (cèdre, cyprès, chêne blanc) laissées brutes et assemblées sans clous, dans la plus pure tradition japonaise.
Notre délégation a le privilège de visiter, en sa compagnie, une maison fraîchement réceptionnée qui illustre parfaitement sa philosophie. Le rez-de-chaussée, construit en béton, abrite garage et espaces de stockage. Tandis que l’étage supérieur, entièrement construit en bois, offre une atmosphère chaleureuse et visuellement légère, qui contraste avec la base minérale. À l’intérieur, le design révèle l’influence de la menuiserie japonaise traditionnelle : les transitions sont encadrées par de fins assemblages en bois ; un plafond composé d’un fin quadrillage structure l’espace et rythme la lumière. L’éclairage naturel, modulé par de petites ouvertures, met en valeur la texture du bois. Outre le soin apporté à chaque détail constructif, ce qui frappe c’est l’exiguïté des intérieurs japonais : des espaces réduits, mais pensés avec une précision extrême. Chaque élément y trouve sa juste place, sans superflu, au service d’une sobriété fonctionnelle.
Toyota, dimanche 21 septembre
Notre délégation continue son périple par une visite du Toyota City Museum. Conçu par Shigeru Ban et lauréat du prix Pritzker (équivalent d’un Nobel d’architecture), ce projet se distingue par son toit en bois de 90 mètres de long, soutenu par des colonnes élancées en forme d’astérisque. Pour cette toiture, Shigeru Ban s’est inspiré des feuilles de ginkgo biloba, un arbre originaire de Chine dont les feuilles prennent la forme d’un éventail. Le vaste hall long de 90 mètres qui sert d’espace multifonctionnel a été entièrement réalisé en cèdre local, une essence encore souvent sous-exploitée au Japon.
Texte et illustrations : ©Admon Wajnblum (Ligne Bois) - www.lignebois.be
—
Article publié dans Neomag#75 - décembre 2025
