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Immersion japonaise pour 34 professionnels wallons du bois

Immersion japonaise pour 34 professionnels wallons du bois

Du 17 au 27 septembre, Ligne Bois, centre d’information et d’animation de la filière bois wallonne, rassemblant 140 professionnels, a organisé un voyage d’études au Japon. Pendant 10 jours, une délégation a pu s’immerger dans des réalisations architecturales spectaculaires et de découvrir une filière bois entre tradition et ingénierie de pointe.

Partie 2/2

Kyoto, lundi 22 septembre

Comment ne pas profiter de notre présence à Kyoto, ancienne capitale impériale et centre culturel et religieux du pays, pour visiter le Pavillon d’argent, incarnation de la sobriété zen. Continuant sur la voie de la spiritualité, nous faisons également halte au sanctuaire shintoïste renommé pour ses milliers de torii en bois de cèdre laqués de vermillon qui forment un tunnel symbolique.

Dans la foulée, nous découvrons le quartier de Gion, réputé pour ses machiya, les maisons traditionnelles en bois de cèdre et de cyprès, aux façades étroites ajourées et cloisons coulissantes en bambou. Leur structure est assemblée sans clous et le cyprès a été choisi pour son parfum léger et ses propriétés antibactériennes, idéales pour les espaces clos. Mais nous avons surtout le plaisir de découvrir la Maison Kyukyodo, célèbre papeterie fondée en 1663 et véritable institution à Kyoto.

Connue pour ses articles de calligraphie, elle incarne l’artisanat japonais dans sa forme la plus raffinée. En 2023, après plus d’un siècle sans rénovation majeure, la papeterie historique a fait peau neuve avec une reconstruction exemplaire, respectueuse de la tradition et ancrée dans la modernité. L’intérieur est entièrement dominé par le bois. Chaque élément exprime une parfaite maîtrise du détail - ce que les Japonais appellent le shokunin spirit, l’esprit du savoir-faire.

Plateau de Keihoku, mardi 23 septembre

Journée de visite sur le plateau de Keihoku. Cette étape a profondément marqué les professionnels du groupe, plusieurs la considérant même comme le moment le plus marquant du séjour. Dès notre arrivée dans le petit village de Nakagawa, niché dans les montagnes au nord de Kyoto, nous sommes saisis par le paysage entièrement modelé par les forêts de conifères : cèdres, cyprès et pins rouges.

Là, les villageois y perpétuent une méthode unique de gestion sylvicole, le Daisugi. Cette technique consiste à tailler le tronc principal d’un cèdre pour qu’il produise de multiples tiges verticales parfaitement droites, sans nœuds, tout en préservant l’arbre mère. Elle permet une récolte répétée sur plusieurs générations sans déforestation. Ces tiges, une fois parvenues à maturité, sont poncées à la main au sable afin d’obtenir une surface lisse et soyeuse, très prisée dans l’architecture traditionnelle japonaise. C’est ce que nous explique Osamu Nakata, un artisan local, représentant la quatrième génération à la tête de Nakagen. Depuis près de 130 ans, cette société familiale cultive, transforme et valorise le cèdre de Kitayama, développant une large gamme de mobilier à partir de cette essence, même si son usage décline dans l’habitat contemporain. Son parcours montre comment une sylviculture durable, associée à un formidable savoir-faire artisanal, peut aboutir à un matériau d’exception capable de soutenir des projets de construction haut de gamme ou des réalisations architecturales de prestige.

Dans un village voisin, nous rencontrons les architectes français Mélanie Heresbach et Sébastien Renauld, installés depuis quelques années au Japon. Là, ils ont créé le bureau 2M26. Leur objectif : remettre la charpenterie japonaise traditionnelle à tenons et mortaises au goût du jour dans des villages qui se vident chaque année un peu plus.

Autre rencontre marquante : celle de Ryosei Kaneko qui, au Japon, a le statut de shokunin (artisan expert) et de toryo (maître-charpentier). Il a développé une expertise unique à la fois dans les assemblages traditionnels japonais et dans le bois d’œuvre occidental. Nous avons l’immense privilège de bénéficier d’une de ses démonstrations : l’accent porte sur les assemblages sans clous, le traçage, la découpe et l’affûtage des outils. Cerise sur le gâteau : nous avons même eu le droit de tester les outils du maître-charpentier.

Île de Naoshima, mercredi 24 septembre

Naoshima, c’est pour ainsi dire le royaume de l’architecte Tadao Ando, dont le domaine d’expertise est l’utilisation du… béton brut totalement lisse. L’un des secrets de cette perfection réside dans la qualité du coffrage en bois. Lorsque le béton s’est imposé après la Seconde Guerre mondiale, nombre d’artisans charpentiers et menuisiers - les daiku - ont transféré leurs compétences vers les métiers du coffrage. Leurs gestes précis, leur sens du grain, du calepinage et de l’assemblage, se sont adaptés au béton. Ainsi, la surface du béton japonais garde souvent la mémoire du bois : une empreinte du coffrage qui devient une composante esthétique recherchée, à la manière d’une signature. Et celle de l’architecte Tadao Ando est très reconnaissable comme avec le Musée d’art de Chichu. Ce bâtiment, entièrement construit sous terre pour préserver le paysage, révèle des surfaces d’une planéité irréprochable. Chaque coulée est planifiée comme un rituel.

Un peu plus loin, le Centre communautaire de Naoshima se signale par sa grande toiture à double pente couverte de cuivre et portée par une charpente bois apparente en cèdre local. Le bois est laissé brut et les joints et assemblages rappellent les techniques de menuiserie traditionnelle sans clous ni vis dans certaines parties. Pour la charpente, les artisans ont eu recours au gassho-zukuri (littéralement, construction aux mains jointes), une technique antisismique où les poutres s’emboîtent comme des mains en prière.

Osaka, jeudi 25 septembre

Au terme de journées intenses, jalonnées de découvertes et de rencontres qui resteront gravées dans la mémoire de notre délégation, nous-y voilà : l’Expo universelle d’Osaka ! 240 000 visiteurs au quotidien, une file longue comme un jour sans riz et, pour ne rien arranger, une chaleur d’étuve. Et pourtant. Dans cette file interminable, personne ne proteste, personne ne tente de gagner quelques mètres. Chacun avance au rythme collectif, sans impatience manifeste, transformant ce qui pourrait être un goulot d’étranglement en un flux continu. Une démonstration concrète de ce que peut produire un sens partagé de l’ordre et de la civilité. Et pour être honnête, un véritable choc culturel pour notre petit groupe de wallons…

Arrivés sur le site de l’Expo, nous sommes attendus au Pavillon japonais. Conçu par Nikken Sekkei, il s’articule autour du concept « entre les vies » : une réflexion sur les cycles de transformation - biologiques, culturels et sociétaux - et sur la manière dont ils se prolongent d’une forme de vie à l’autre. L’architecture illustre cette continuité avec une structure circulaire en CLT de cèdre local composée de 3 000 panneaux de bois courbés. L’ensemble dessine un anneau de près de 60 mètres de diamètre, pour une hauteur oscillant entre 10 et 15 mètres.

Dans la foulée, nous enchaînons avec divers pavillons, mais la pièce maîtresse de l’Exposition universelle est assurément le Grand Anneau, une structure circulaire en bois qui encercle la zone centrale de l’Expo. La structure est construite en bois lamellé-collé (environ 27 000 m³ de cèdre japonais et d’épicéa européen), combiné à de l’acier pour les parties porteuses. Il mesure environ 2 km de circonférence, 30 mètres de large, et jusqu’à 20 mètres de haut ! Ce bijou d’ingénierie couvre plus de 61 000 m2, ce qui en fait la plus grande structure architecturale en bois au monde selon le Guinness World Records 2025.

Osaka et Kobe, vendredi 26 septembre

A Osaka, il y a aussi l’un des édifices les plus emblématiques de la ville : le Tōdai-ji. Construit en 752, c’est l’un des temples bouddhistes les plus célèbres du Japon, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. La salle qui abrite la statue colossale du Bouddha est considérée comme le plus grand pavillon en bois du monde (environ 57 mètres de long, 50 mètres de large, 49 mètres de haut). Sa structure en cèdre comprend des poutres vieilles de près de 1 300 ans.

Nous quittons Osaka pour nous rendre à Kobe où nous attend une dernière visite incontournable pour les professionnels de notre secteur : le Takenaka Carpentry Tools Museum, un lieu entièrement dédié à l’art du travail du bois et aux outils traditionnels des charpentiers japonais. Le bâtiment lui-même est un hommage à leur savoir-faire ancestral : charpente apparente en cyprès hinoki et colonnes en cèdre japonais ; toiture en bois courbé et parois vitrées ouvertes sur la forêt environnante. Le musée conserve une formidable collection d’outils historiques (plus de 1 200).

Au terme de ces dix jours d’immersion, ce voyage d’études aura constitué bien davantage qu’une simple découverte architecturale. Au-delà des visites et des rencontres initiées par Ligne Bois, ces déplacements jouent également un rôle essentiel dans la dynamique de la filière bois. Ils ouvrent des portes et favorisent aussi, et surtout, le rapprochement entre professionnels de notre territoire. Et celui-ci n’a pas dérogé à la règle : il a permis de créer des liens, susciter des échanges et renforcer une communauté d’acteurs engagés autour d’une ambition commune. En observant comment une culture millénaire du bois peut se réinventer sans se renier, notre délégation repart avec des pistes d’inspiration pour faire évoluer la construction bois en Wallonie et ailleurs.

Texte et illustrations : ©Admon Wajnblum (Ligne Bois) - www.lignebois.be
Article publié dans Neomag #75 - décembre 2025


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