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Une norme qui n'est pas applicable est dénuée de sens

Une norme qui n’est pas applicable est dénuée de sens

Depuis juin 2023, un groupe de travail réunissant l’OAI, le CGDIS et l’ITM œuvre à l’évolution des textes réglementaires en matière de prévention incendie. Ce groupe visait initialement l’introduction de matériaux de construction biosourcés et la révision des prescriptions ITM de la série 1 500.

Son champ d’action s’est progressivement étendu à d’autres textes qui sont examinés en amont de leur publication afin d’anticiper les impacts sur la conception, l’exécution et l’exploitation des projets.

Interview de Laurent Heinen, ingénieur, et Steve Weyland, architecte, tous deux membres du groupe de travail OAI Prévention incendie

Pouvez-vous vous présenter et expliquer quel était votre rôle au sein du groupe de travail sur la prévention incendie ?

Laurent Heinen : Je suis associé chez InCA, bureau d’études dans lequel je travaille depuis presque vingt ans. J’y dirige le département Physique du bâtiment qui intervient dans les domaines de la thermique, de l’acoustique, de la scénographie et de la sécurité incendie. Ingénieur en physique de formation, j’ai obtenu, il y a quelques années, un 2e diplôme en sécurité incendie dans le but d’élargir les compétences du département. Nous disposons désormais d’une cellule dédiée composée de trois ingénieurs, et nous sommes agréés en tant qu’experts auprès de l’Inspection du Travail et des Mines (ITM). Nous intervenons sur l’ensemble des études, depuis le concept de base jusqu’aux calculs de désenfumage, en passant par les simulations d’évacuation et l’analyse de la stabilité au feu naturel.

Steve Weyland : Je suis architecte et conseiller en énergie. Je siège au conseil de l’OAI depuis une douzaine d’années et suis associé du bureau d’architecture Metaform, qui compte une centaine de collaborateurs, développe principalement des projets d’envergure et participe régulièrement à des concours. Au sein de l’OAI, je m’implique dans différents groupes de travail sur les énergies renouvelables et la durabilité, ainsi que sur le volet formation qui prend une importance croissante dans nos métiers : au vu des évolutions techniques et réglementaires, il est essentiel d’accompagner nos membres pour qu’ils puissent s’adapter aux nouvelles lois qui encadrent notre pratique.

Quelle est l’histoire de ce groupe de travail ?

LH : Il s’inscrit dans la continuité d’un premier groupe consacré à la construction biosourcée. Lors d’un sondage réalisé auprès de nos membres, il est apparu que les règles de sécurité incendie freinaient l’essor de ce mode constructif. Nous avons donc réuni les deux instances qui définissent les règles de sécurité au Luxembourg - l’ITM et le Corps grand-ducal d’incendie et de secours (CGDIS) – pour examiner ensemble ces prescriptions élaborées à la base pour des bâtiments en maçonnerie ou en béton et les adapter à la construction bois. L’ITM et le CGDIS étaient ouverts à une évolution du cadre réglementaire, soucieux de ne pas faire obstacle à des projets durables, tout en veillant sur les risques spécifiques liés au bois. Nous avons dès lors cherché un compromis, en nous inspirant notamment des pratiques dans d’autres pays. Un second groupe de travail a ensuite été constitué pour analyser d’autres textes relatifs à la sécurité incendie et des adaptations sont actuellement en préparation.

SW : La présence d’un ingénieur et d’un architecte au sein du groupe de travail permet de mieux comprendre les points de vue et les contraintes propres à chaque métier, et de discuter de manière plus constructive. En tant que planificateurs, nous sommes impliqués dans toutes les phases du projet et nous avons une vision transversale, depuis les esquisses jusqu’à la mise en œuvre, ce qui nous permet d’identifier très tôt les difficultés potentielles et de les anticiper. L’ITM, de son côté, agit principalement dans un cadre législatif et réglementaire, tandis que le CGDIS intervient à des moments clés liés à la sécurité. Notre rôle, au sein du groupe de travail, est de faire remonter ces réalités de terrain aux autorités.

Pourquoi ce dialogue avec les autorités est-il essentiel ?

SW : Cet échange permet d’anticiper certains blocages. Il est déjà arrivé qu’une nouvelle norme soit introduite, et qu’elle soit difficilement applicable sur le terrain, même si elle est pertinente sur le plan théorique. Dans ce groupe de travail, nous cherchons à mieux comprendre les attentes des autorités, tout en leur exposant les contraintes auxquelles nous sommes confrontés dans l’exercice quotidien de nos métiers. L’objectif est de parvenir à un accord équilibré, car une norme qui n’est pas applicable est dénuée de sens.

Un exemple concret ?

SW : Les matériaux biosourcés sont un bon exemple : si la prescription avait continué à être appliquée telle qu’elle était historiquement formulée, la mise en œuvre de ces matériaux serait devenue quasi-impossible, alors que leur utilisation est une priorité affichée par l’État. Il y avait donc un paradoxe : d’un côté, une volonté politique d’encourager la transition vers des solutions plus durables et de l’autre, un cadre réglementaire qui rendait leur application très complexe. Dans la pratique, cela se traduisait par de longues réunions pour obtenir des dérogations. Le groupe de travail nous a permis d’élaborer des solutions que les bureaux peuvent appliquer directement, sans devoir mener des discussions projet par projet. S’ils respectent le cadre, ils savent que leur projet pourra être mis en œuvre sans remise en question ultérieure.

Comment ces travaux sont-ils diffusés auprès des membres de l’OAI ?

LH : Récemment, nous avons organisé une séance d’information qui a rassemblé un public nombreux, preuve que ces thématiques suscitent un fort intérêt chez nos membres. Auparavant, les textes réglementaires étaient simplement mis en ligne par l’ITM sur son site officiel, sans en informer les professionnels concernés. Aujourd’hui, leur publication est diffusée via leur newsletter et celle de l’OAI.

Une autre évolution importante depuis la création de ce groupe de travail : lorsque l’ITM ou le CGDIS envisagent de développer un nouveau texte, ils sollicitent désormais notre avis en amont.

Mélanie Trélat
Article paru dans Neomag #77 - mars 2026