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Réemploi dans la construction : passer des projets pilotes à la standardisation

Réemploi dans la construction : passer des projets pilotes à la standardisation

Lors de la huitième édition de la Journée de l’économie circulaire, organisée fin avril à Wiltz, une table ronde réunissant cinq experts a mis en lumière la dimension systémique d’une montée en puissance du réemploi des matériaux. Quelque 110 personnes étaient présentes pour en prendre la mesure.

Construire de façon circulaire, avec des matériaux « de récup’ », est une tendance encore émergente mais qui devrait s’intensifier dans les prochaines années. Surproduction de déchets, raréfaction des ressources et difficultés d’approvisionnement sur fond de conflits géopolitiques sont quelques arguments en faveur du réemploi. Mais derrière les bonnes intentions politiques et la motivation de quelques maîtres d’ouvrage, la démarche se heurte à de nombreux obstacles.

Le 23 avril, la commune de Wiltz et son Circular Innovation Hub accueillaient la huitième édition de la Journée de l’économie circulaire, organisée depuis quatre ans en collaboration avec Infogreen. L’événement a été notamment l’occasion d’annoncer l’obtention de subsides de la part du ministère de l’Environnement, du Climat et de la Biodiversité pour la création du premier centre de réemploi luxembourgeois, à Wiltz. Une équipe dédiée à la circularité prend part depuis 2024 au projet Interreg PREUSE, dont l’objectif est précisément d’étudier les possibilités d’ouvertures de tels centres dans plusieurs pays européens. Cette Journée de l’économie circulaire s’intégrait dans le calendrier des événements de PREUSE. La thématique du réemploi y était donc centrale.

Après une conférence de Michaël Ghyoot de Rotor asbl – exemple concret de centre de réemploi fonctionnel en Belgique et qui fera l’objet d’un prochain article -, quatre experts luxembourgeois et une spécialiste française ont abordé différents aspects de la circularité des matériaux. Cette table ronde était animée par Ariane Bouvy, gestionnaire du Circular Innovation Hub de la commune de Wiltz, et Frédéric Liégeois, fondateur de l’agence Picto et du média Infogreen.

1. Apprendre en faisant : le bâtiment IDEAL comme laboratoire grandeur nature

En partant d’une volonté forte de créer grâce au réemploi, le Fonds du Logement a fait le pari de tester la démarche sur un projet précis : la rénovation du bâtiment IDEAL sur une friche industrielle qui devient progressivement un nouveau quartier - Wunne mat der Wooltz. « C’est un bâtiment qui nous tenait à cœur, car c’est le dernier témoin du passé industriel du site », a expliqué Denis Ory, chef de projet Wunne mat der Wooltz au Fonds du Logement.

Cette première approche circulaire s’est accompagnée de son lot de surprises, telles que l’utilisation de peintures au plomb limitant la possibilité de réemploi des menuiseries, ou des pieds de charpente sans appui qui ont mené à une rénovation de la toiture plus importante que prévu. Le chef de projet en retient la nécessité d’avoir de l’ambition et de la volonté, y compris venant de la direction, et de disposer d’un bon réseau de partenaires en mesure, dans ce cas, d’accompagner l’établissement public qui n’avait aucune expertise en construction circulaire.


« Ce qu’on a pu apprendre sur ce bâtiment-là, on commence à le mettre en pratique. C’était un investissement et nous sommes heureux de l’avoir fait. »

Denis Ory, Fonds du Logement

2. Réemploi et santé : des mesures sanitaires à maintenir au premier plan

« Dans toute l’euphorie qui accompagne le réemploi, la santé est un peu l’orphelin », regrette Ralph Baden, expert en biologie de l’habitat au ministère de l’Économie. Si la problématique de l’amiante est bien connue, elle est malheureusement loin d’être la seule à devoir être prise en compte : des polluants chimiques persistants doivent également retenir l’attention. Certains ont d’ailleurs pu être interdits entre leur première installation et leur démontage en vue du réemploi.


« Nous risquons de remettre en circulation des polluants qui sont interdits. »

Ralph Baden, expert en biologie de l’habitat au ministère de l’Économie

Parmi les éléments problématiques, l’expert a notamment cité les biocides utilisés pour le traitement du bois, les retardateurs de flammes, les plastifiants, les métaux lourds et les PFAS, ces « polluants éternels » qui restent parfois présents à haute concentration même plusieurs décennies après la construction d’un bâtiment. En 1998, il a fait analyser des poutres installées en 1975 dans lesquelles plus de 4.000 mg de pentachlorophénol étaient encore présents. « Ce sont des polluants qui sont extrêmement persistants (…) Un matériau qui est traité une fois, il le sera pour toujours. »

La question de la responsabilité se pose dans ce contexte. La problématique soulève donc des enjeux juridiques importants, qu’il est préférable d’anticiper avec des analyses qui peuvent s’avérer coûteuses.

3. L’infrastructure manquante : les centres de réemploi

Pour développer la filière, le Luxembourg a besoin de lieux physiques de stockage et de plateformes digitales de communication et de gestion. Ces centres physiques, maillons manquants à la chaîne, doivent être en mesure de réceptionner, contrôler, stocker et redistribuer les matériaux récupérés tout en assurant le volet juridique.


« C’est vraiment un travail en réseau, en écosystème. Le centre de réemploi de Wiltz ne devrait pas être le seul. J’espère qu’il y en aura plusieurs, que d’autres acteurs trouveront leur place et que nous pourrons partager les matériaux. »

Patty Koppes, experte en économie circulaire à la commune de Wiltz

La commune de Wiltz et le Luxembourg Institute of Science and Technology (LIST) font partie de la petite dizaine d’acteurs européens regroupés dans le projet Interreg North-West Europe PREUSE. « Nous avons la chance de pouvoir travailler pendant encore trois ans sur toutes les questions qui restent ouvertes en termes de réemploi au Luxembourg », a expliqué Patty Koppes, experte en économie circulaire à la commune de Wiltz. À terme, la capitale des Ardennes devrait donc ouvrir le premier centre de réemploi du pays.

4. Standardisation et passage à l’échelle : une filière à structurer

Comme le Fonds du Logement, d’autres se prêtent à l’exercice en se donnant des objectifs de circularité des matériaux sur des projets précis. « Chacun débute dans son coin, mais il n’y a pas de capitalisation. C’est pour cela que la standardisation est intéressante et c’est là que le CRTI-B (Centre de Ressources des Technologies et de l’Innovation pour le Bâtiment, ndlr) joue son rôle », précise Valérie Marx, ingénieure chargée de mission Construction durable.

En formalisant ce qui fonctionne, on sort de l’expérimentation isolée pour entrer dans une démarche collective, reproductible et crédible. Dans un contexte marqué par des crises – climatiques, géopolitiques, sociales, etc. -, le passage à l’échelle des pratiques circulaires devient stratégique pour donner au Luxembourg davantage de souveraineté économique.


« Pour passer à l’échelle, il faut d’abord simplifier et harmoniser les pratiques. (…) Standardiser, c’est formaliser ce qui fonctionne déjà, pour pouvoir avancer ensemble. »

Valérie Marx, ingénieure chargée de mission Construction durable, CRTI-B

Le CRTI-B travaille à la création de clauses techniques générales (CTG) qui seront d’abord appliquées aux marchés publics avant d’être adaptées au secteur privé. L’ingénieure plaide pour la création d’un programme d’aides financières pour encourager ces pratiques.

5. Des pays en avance sur le sujet : l’exemple de la France

Venue de Paris pour partager son expérience, Fanny Thibault est coordinatrice de projet chez Bellastock, une coopérative engagée dans la transition écologique et sociale appliquée aux secteurs de l’architecture, de la construction et de l’aménagement. Bellastock est également membre actif du projet PREUSE.


« Des collectifs et des initiatives bottom-up ont créé des projets pilotes, expérimentaux, qui ne sont pas restés à ce stade-là. »

Fanny Thibault, coordinatrice de projet chez Bellastock

Selon Fanny Thibault, si la France est en avance sur le Luxembourg, c’est en partie dû à une « petite révolution culturelle au sein de l’architecture ». Il y a 15 à 20 ans, plusieurs collectifs d’architectes ont tenté de nouvelles façons de faire, en revalorisant la matière. L’agence française de la transition écologique – ADEME – a également publié des référentiels techniques du réemploi dès 2012. Les compagnies d’assurances se sont alors rapidement demandé comment traiter ces questions. Plus récemment, le cadre européen a amené cette dynamique à une plus grande échelle territoriale.

Au Luxembourg, le Plan national de gestion des déchets et des ressources (PNGDR) a été mis à jour en avril 2026 avec des objectifs de circularité renforcés.

6. Le frein culturel : un besoin d’acceptation, de volonté et d’engagement

Interrogés sur les principaux freins à une standardisation du réemploi des matériaux, les experts ont relevé le manque d’ouverture à ces pratiques, pour des raisons d’hygiène, de facilité, de manque de confiance, etc. Des barrières qui tombent progressivement.

Denis Ory (Fonds du Logement) : « Il y a cinq ans d’ici, au Luxembourg, quand vous disiez que vous vouliez récupérer du matériel sanitaire, on vous regardait avec de grands yeux. »

Fanny Thibault (Bellastock) : « C’est absurde de mettre un radiateur qui a été fabriqué en Chine, (mais) bizarrement, la macroéconomie fait que c’est plus simple que faire réparer un radiateur existant à quelques centaines de kilomètres au maximum. »

Valérie Marx (CRTI-B) : « Je vois plus un frein au niveau de la confiance. L’absence de confiance découle de l’absence de standardisation. »

De par sa taille, le Luxembourg reste le terrain de jeu idéal pour étudier la question du réemploi à l’échelle nationale, comme l’indique l’expert en biologie de l’habitat :


« On est un petit pays, c’est l’occasion d’avoir une approche holistique, de mettre tous les acteurs autour de la table [...] et donc de faire quelque chose de cohérent avec tous les aspects qui sont traités. »

Ralph Baden, ministère de l’Économie

Restez connectés dans les prochains jours pour découvrir le dernier article de cette série dédiée à la Journée de l’économie circulaire. Il reviendra sur la conférence donnée par Michaël Ghyoot de Rotor (chef de file du projet PREUSE) et sur les ateliers pratiques.

Marie-Astrid Heyde
Photos : Picto/Eve Millet