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Réemploi, circularité et santé : bâtir le futur sans compromis

Réemploi, circularité et santé : bâtir le futur sans compromis

Alors que la construction évolue sous l’effet des exigences environnementales, de la digitalisation et des nouveaux usages, la question centrale reste : comment intégrer le réemploi dans les bâtiments du futur tout en garantissant santé, qualité et sécurité, décarbonation et économie circulaire au Luxembourg ?

Le réemploi, une valeur forte pour le bâtiment du futur… mais encore fragile

Dans la vision du bâtiment du futur, le réemploi joue un rôle essentiel : réduction de l’impact carbone, maintien de la valeur intrinsèque des matériaux, diminution des déchets de construction, préservation des ressources dans un contexte de tension sur les matières premières.

La loi modifiée du 9 juin 2022 encadre clairement le statut des matériaux : un déchet est toute substance ou tout objet dont le détenteur se débarrasse ou a l’intention ou l’obligation de se débarrasser. La loi rappelle par ailleurs la hiérarchie des modes de gestion, qui donne priorité à la prévention, puis au réemploi, à la préparation en vue d’une réutilisation, au recyclage et aux autres formes de valorisation, l’élimination n’étant envisagée qu’en ultime recours. La loi prévoit également d’établir un inventaire détaillé des matériaux pour des projets de déconstruction de plus grande envergure, suivant le guide de la déconstruction élaboré par l’Administration de l’Environnement.

Toutefois, dans le secteur de la construction, le passage direct vers le réemploi reste complexe : manque d’outils d’évaluation adaptés aux typologies de matériaux, absence de standards partagés sur la preuve des performances, crainte d’un risque juridique en cas de défaut, hétérogénéité des pratiques entre chantiers.

Ces difficultés, bien que fréquemment observées, ne sont pas irréversibles : des outils en développement, des plateformes de réemploi et des initiatives d’harmonisation visent à les surmonter, mais qu’en est-il de la santé ?

Santé : l’angle mort ?

L’économie circulaire ne peut se construire au détriment de la santé humaine. Les matériaux déposés dans des bâtiments anciens peuvent contenir des substances préoccupantes : plomb, amiante, polychlorobiphényles (PCB), retardateurs de flamme, phtalates, formaldéhyde, biocides, substances alkylées perfluorées et polyfluorées (PFAS), etc. Ces composés peuvent être relargués au moment du démontage, du stockage ou de la remise en œuvre, exposant les travailleurs et les occupants.Or, les diagnostics existants se concentrent souvent sur la sécurité structurelle ou la performance énergétique, rarement sur la qualité sanitaire. Théoriquement, un matériau réemployé doit offrir les mêmes garanties de santé, d’hygiène et de sécurité qu’un produit neuf.

En pratique, un matériau réemployé ne peut, en aucun cas, compromettre la santé ou la sécurité des personnes.

Cela suppose d’intégrer des analyses de substances dangereuses dès la phase de déconstruction, de documenter les résultats et d’assurer une traçabilité tout au long du cycle de vie du matériau. Or, les matériaux anciens visés par le réemploi sont susceptibles de contenir des polluants interdits entretemps. Par exemple, un bois ancien peut sembler en parfait état, mais avoir été traité par le passé avec des produits aujourd’hui interdits (PCP – pentachlorophénol, Lindane – γ-HCH, DDT, etc.).

Les plateformes de matériaux : un maillon prometteur… mais à sécuriser

Le développement de plateformes de réemploi de matériaux, physiques ou numériques, s’impose aujourd’hui comme une étape logique de la circularité. Elles constituent le point de rencontre entre l’offre et la demande : entreprises de déconstruction, artisans, concepteurs et maîtres d’ouvrage peuvent y trouver des éléments réemployables, des lots de matériaux ou des produits issus de la dépose sélective.
Leur intérêt est évident : prolonger la vie des ressources, favoriser les circuits courts, limiter les déchets et structurer un marché encore émergent. Cependant, cette simplicité apparente masque une réalité juridique complexe. Une plateforme ne peut pas simplement « revendre » des éléments issus d’un chantier sans s’assurer du statut de ces matériaux.

Un enjeu collectif pour la filière

Le bâtiment du futur ne pourra pleinement intégrer le réemploi que si l’ensemble de la filière évolue collectivement. Cela implique une déconstruction sélective maîtrisée, des centres de stockage contrôlés, des méthodes d’analyse harmonisées, une montée en compétence des entreprises, un accompagnement des maîtres d’ouvrage et l’intégration du réemploi dès la conception.

Au-delà de l’aspect technique, il s’agit avant tout d’un enjeu de confiance collective, fondé sur un cadre adapté, des référentiels applicables, des outils et une pratique professionnelle sécurisés.

Il s’agit aussi d’un enjeu économique : le réemploi, lorsqu’il est sécurisé, crée des emplois locaux non délocalisables et valorise le savoir-faire artisanal lié à la gestion des ressources.

Enfin, la digitalisation constitue un levier déterminant pour le réemploi : grâce au BIM, la traçabilité des matériaux et la transmission des données entre déconstruction et reconstruction deviennent plus fiables, continues et vérifiables.

Conclusion : construire sans compromettre la santé

Réemployer un matériau, ce n’est pas seulement prolonger sa vie, c’est aussi prolonger la confiance dans la chaîne de valeur. La circularité ne sera durable que si elle intègre pleinement la santé humaine, la sécurité au travail et la transparence des données. Entre innovation, réglementation et responsabilité, le réemploi s’impose désormais comme un nouveau champ d’équilibre pour la construction durable : une approche à la fois écologique, éthique et scientifiquement fondée.

Ralph Baden (ministère de l’Économie) et Luc Meyer (Neobuild GIE)
Article paru dans Neomag #76 - janvier 2026