
« À Neischmelz, nous faisons avec le site »
Sur l’ancien site d’ArcelorMittal à Dudelange, le Fonds du Logement conduit aujourd’hui l’un des projets de reconversion urbaine les plus ambitieux du pays. Baptisé « NeiSchmelz », ce futur écoquartier se présente comme un véritable laboratoire de la transition écologique.
Interview d’Élie Bourdon, chef de projet au sein du Fonds du Logement
NeiSchmelz constitue l’un des projets d’envergure du Fonds du Logement. Pouvez-vous nous en présenter les grandes lignes ?
NeiSchmelz, c’est une ancienne friche industrielle d’environ 35 hectares, autrefois occupée par les laminoirs et aciéries d’ArcelorMittal. Aujourd’hui, le site est en pleine reconversion sous la maîtrise d’ouvrage du Fonds du Logement. L’objectif est de créer un quartier mixte et durable, combinant logements, équipements publics, espaces verts et activités tertiaires.
Mais contrairement à un projet d’aménagement classique, nous devons composer avec un héritage environnemental complexe, hérité de décennies d’activité sidérurgique. La dépollution et la gestion raisonnée des sols sont donc au cœur de notre démarche. L’approche consiste à adapter les usages aux conditions réelles du site, plutôt qu’à viser une dépollution totale. Autrement dit, il ne s’agit pas d’effacer le passé industriel, mais d’en faire un levier de transformation.
L’économie circulaire est au cœur de cette reconversion. Comment se traduit-elle concrètement sur le chantier ?
L’un des points forts du projet, c’est la réutilisation des terres sur place. Nous avons choisi de recycler plutôt que d’évacuer. Au total, près de 350 000 m³ de terres et matériaux excavés ont été réemployés directement sur site, après tri et caractérisation. Cela représente environ 25 000 trajets de camions évités, soit 50 000 mouvements aller-retour, et une économie estimée à 1 230 tonnes de CO2.
Sans cette stratégie, il aurait fallu importer un volume équivalent de granulats depuis des carrières pour les remblais et plateformes, ce qui aurait généré environ 7 500 tonnes de CO2 supplémentaires. En d’autres termes, chaque mètre cube réutilisé sur place équivaut à un mètre cube de ressource naturelle préservée.
Quels bénéfices concrets en tirez-vous, tant sur le plan environnemental que logistique ?
C’est un double gain carbone : moins d’évacuation, moins d’extraction, moins de transport. Et en prime, une forte réduction des nuisances locales – bruit, poussière, trafic, usure des routes. Les matériaux recyclés ont été réintégrés dans la fabrication des voiries, remblais et plateformes, ce qui nous donne une véritable autonomie matérielle du chantier. NeiSchmelz démontre ainsi qu’une gestion intelligente des terres peut devenir un puissant levier de décarbonation dans les opérations d’aménagement.
Cette logique de réemploi s’applique-t-elle aussi au bâti existant ?
Tout à fait. La logique circulaire s’étend également au bâti industriel. Nous avons pratiqué un démantèlement raisonné des anciens bâtiments afin de récupérer et valoriser une part importante des matériaux : bétons, aciers, éléments de charpente, luminaires, tuyauteries…
Pour les matériaux inertes – bétons et maçonneries –, environ 55 600 tonnes ont été réutilisées sur place, évitant 3 080 camions et près de 1 100 tonnes de CO₂ par rapport à une extraction en carrière. Du côté des métaux, 6 300 tonnes ont été recyclées, soit une économie supplémentaire de 10 080 tonnes de CO₂ par rapport à la production d’acier neuf. Même le bois, à hauteur de 390 tonnes, a été valorisé selon les possibilités techniques.
Le laminoir emblématique du site fait aussi partie du projet. Que devient-il ?
La conservation partielle du laminoir, notamment sa charpente métallique, ouvre aussi des perspectives de réemploi structurel – par exemple pour accueillir des panneaux solaires.
En termes d’impact global, que représente ce choix du réemploi ?
La réhabilitation des bâtiments conservés, plutôt qu’une reconstruction totale, représente une économie moyenne de 380 à 520 kg de CO2 par m2 de plancher. En somme, chaque tonne de matière réemployée est une tonne d’émissions évitée : la ressource devient le moteur de la transition.
La gestion des sols reste un sujet sensible. Comment parvenez-vous à garantir la sécurité tout en innovant ?
C’est l’un des grands défis de NeiSchmelz. Le projet repose sur un équilibre fin entre sécurité environnementale et innovation technique. Chaque zone du site est analysée, hiérarchisée et adaptée à ses usages futurs : logements, espaces publics ou activités tertiaires.
Cette méthode, fondée sur la hiérarchisation des risques, permet d’assurer la sécurité sanitaire tout en évitant des opérations d’assainissement disproportionnées. Nous appliquons une logique de « juste intervention » : agir là où c’est nécessaire, sans surtraiter les zones maîtrisées. Cette approche évite les traitements uniformes et permet une gestion différenciée des sols, au plus près des besoins réels.
Ce modèle garantit la sécurité tout en limitant les interventions énergivores et coûteuses. C’est une méthode pragmatique, reproductible et durable, qui montre qu’on peut conjuguer rigueur, sobriété et efficacité environnementale.
Au-delà du chantier, en quoi NeiSchmelz préfigure-t-il la ville durable de demain ?
NeiSchmelz illustre une nouvelle manière de concevoir la ville : plus sobre, plus circulaire, plus résiliente. Le site incarne la convergence entre décarbonation des chantiers, gestion raisonnée des sols et réemploi du patrimoine industriel. Chaque décision, du terrassement à la réhabilitation, vise à réduire l’empreinte carbone et à valoriser les ressources locales.
L’esprit du projet, c’est vraiment de faire avec le site, en respectant son histoire, ses contraintes et son potentiel. C’est une reconversion exemplaire, où la mémoire industrielle devient socle d’innovation environnementale.
Et à l’heure où la neutralité carbone devient un objectif européen incontournable, Neischmelz démontre qu’il est possible, même sur une friche complexe, de concilier héritage, circularité et durabilité urbaine.
Pour conclure, que souhaitez-vous que les citoyens retiennent de ce projet ?
Que NeiSchmelz n’est pas qu’un chantier, mais une expérience collective de transformation. Nous voulons montrer qu’une friche industrielle peut devenir un écosystème vivant, sobre et durable, où passé et futur dialoguent.
Article publié dans Neomag #75 - décembre 2025
