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Is too soon to know it is too late ? ¹

Is too soon to know it is too late ? ¹

À mi-parcours de cette décennie, les données scientifiques confirment que la planète a quitté l’état de stabilité connu depuis plus de 10 000 ans². Anomalies climatiques, océans en surchauffe et CO₂ record s’accumulent. Sept des neuf limites planétaires³ sont déjà dépassées et, en 2024, la température mondiale a franchi le seuil de +1,5 °C.

Les prévisions indiquent un réchauffement pouvant atteindre 3°C, voire 4°C⁴.

La neutralité carbone en 2050 ne sera jamais atteinte. Pour y arriver on devrait réduire nos émissions d’au moins 5 % par an. La dernière fois que c’est arrivé, c’était au moment de la COVID…

La transition énergétique est un leurre⁵. Les énergies primaires se sont toujours additionnées au lieu de se substituées. La crise des cycles vitaux - eau, biodiversité, cycles du carbone - est devenu irréversible.

On a quitté le monde de la moyenne pour celui de l’écart type et les fluctuations vont s’amplifier dans les années à venir⁶.

L’architecture face à l’effondrement

Et pourtant, face à ces constats, on assiste à une véritable « tragédie des horizons, à une incroyable myopie de notre secteur »⁷. Le secteur du bâtiment est responsable de 39 % à 42 % des émissions mondiales⁸.

Pour faire face à notre croissance, la quantité mondiale d’immeubles doit quasi doubler dans les quarante prochaines années⁹.

La conception architecturale actuelle, principalement focalisée sur l’esthétique, la fonctionnalité ou une post-modernité déconnectée des réalités climatiques, contribue à cet effondrement.
La dissociation entre forme et substance matérielle, entre architecture et environnement, doit céder la place à une réflexion systémique, globale.

L’architecture régénérative : une nouvelle vision

Il est nécessaire de faire évoluer notre approche du design architectural, en passant d’une conception dite « durable », axée principalement sur la minimisation des effets négatifs, à une approche régénérative qui cherche à restaurer, revitaliser et renforcer l’environnement, les écosystèmes. Inspirée par les travaux de Emanuele Naboni¹⁰., Philippe Rahm, Bill Reed et Pamela Mang, cette démarche s’appuie sur trois piliers fondamentaux : design with climate, design with nature, design with people.

- Peut-on inverser les impacts environnementaux ? Mis à jour à partir de la source : E. Naboni.

Design with climate :

Concevoir avec le climat signifie intégrer les phénomènes climatiques et leurs fluctuations environnantes comme des outils essentiels du processus de conception.

Cela prend également en compte à la fois le carbone opérationnel et le carbone renouvelable.
Par exemple, aménager des brises urbaines, le rayonnement solaire, l’albedo… ou exploiter l’évapotranspiration pour refroidir naturellement.

L’approche privilégie les stratégies passives, basées notamment sur la physique du bâtiment.

Design with nature :

Concevoir avec la nature, c’est inscrire l’architecture dans les dynamiques du vivant, les logiques des milieux et les temporalités longues des écosystèmes.

Cela inclut la circularité, le réemploi, le carbone emmagasiné, le cycle de vie, favorise la biodiversité, les matériaux biosourcés, la gestion hydrologique régénérative.
La ville devient une banque de matériaux.

Design with people :

Concevoir avec les personnes, c’est replacer les usages, les relations et les vécus humains au centre du projet architectural.

Au-delà de la performance technique ou environnementale, l’architecture devient un vecteur d’inclusion, de bien-être et de lien social.

L’approche salutogénique, la co-conception avec les usagers, permettent de créer des bâtiments vivants, adaptables, porteurs de liens sociaux.

1. D’après l’ouvrage « The Last Interview » de David Foster Wallace (Blue Rider éditions, 2012).
2. Johan Rockström. « The Tipping Points of Climate Change — and Where We Stand » (Stockholm Resilience Centre, 19 Aug. 2024).
3. Johan Rockström, « Les 9 limites planétaires (2009-2023) », directeur de l’Institut de Potsdam pour la recherche sur l’impact climatique.
4. Rapport sur l’écart d’émissions des Nations Unies (UNEP) «  Emissions Gap Report 2024  » publié le 24 octobre 2024. À cette occasion, le secrétaire général des NU, Antonio Guterres, a déclaré que : «  Humanity is paying a terrible price for inaction on global warming, with time running out to correct the course and avoid climate disaster.  »
5. Jean-Baptiste Fressoz, «  Sans transition  » (Ecocène, Seuil Éditions, 2024).
6. Olivier Hamant, «  Le sens & l’action  » (conférence, 2 avril 2025). Consulté le 5 août 2025.
7. Mark Carney, «  Breaking the Tragedy of the Horizon  : Climate Change and Financial Stability  » (Speech, Lloyd’s of London, 29 septembre 2015, Bank of England).
8. United Nations Environment, Programme Global Status Report for Buildings and Construction (UNEP, 2022). «  Architecture 2030. Why the Built Environment  ?  » (2024). Selon ces sources, le secteur du bâtiment est responsable de 38 % (UNEP, 2022) à 42 % (Architecture 2030, 2024) des émissions mondiales de CO₂.
9. «  Architecture 2030. Why the Built Environment  ?  » (Global ABC, Global Status Report 2017) ; International Energy Agency, Global Building Sector CO₂ Emissions and Floor Area on the Net Zero Scenario 2020–2050. United Nations, Infrastructure.
10. Emanuele Naboni, Lisane Havinga, «  Regenerative Design in Digital Practice : A Handbook for the Built Environnement ». COST Action (European Cooperation in Science et Technology) RESTORE (Rethink Sustainability Towards a Regenerative Economy), WG2 (Working Group, Eurac, 2019). Plus spécifiquement, voir le chapitre  «  The Pillars of Regenerative Design  » par Emmanuelle Naboni, Lisane Havinga et Martin Brown, p30.

Une conception informée

La modélisation numérique, le parametric design, le data driven architecture et l’intelligence artificielle deviennent des outils clés pour une conception responsable.

Nous travaillons au moyen d’une boucle itérative de conception, alimentée par des données environnementales, des projections climatiques à venir, qui permet d’ajuster chaque choix, d’évaluer l’impact et d’anticiper les effets à long terme.

De cette façon, chaque projet devient un vecteur de résilience, de robustesse, une pièce du système global de régénération. À travers ces cycles répétés, ces modèles permettent d’évaluer l’impact environnemental et d’inspirer la nature, incarnant une vision architecturale tournée vers l’avenir, responsable. In fine, il s’agira toujours d’un projet architectural dans le sens d’un acte fondamentalement culturel, mais qui se devra d’être responsable et informé.

- La boucle itérative développée par A2M intègre la conception paramétrique, la simulation statique et dynamique, l’IA, l’analyse de la lumière naturelle, l’ACV, l’analyse du confort, l’indice de CO₂, l’UTCI, l’ICU score, l’albedo, l’OT et d’autres outils

Cas d’études

Le projet de Campus PwC à la Cloche d’Or, en chantier, reprend les principes de l’architecture régénérative.

Ce campus, développé comme des collines habitées et flanqué de biotopes à tous les étages, est organisé autour d’un centre de rencontre paysager et recadre la structure urbaine en proposant un front linéaire bâti rythmé par quelques failles verticales.

Le centre sportif de Belval, le plus grand du pays, également en chantier, est littéralement un projet de « bâtiment paysage » à l’intérieur duquel les fonctions prennent place.

Il est un modèle d’avant-garde en termes de circularité. Le projet recrée le maillage vert et bleu du site et réintègre les biotopes environnants.

Le projet du Heal Campus, un campus tertiaire destiné à la recherche, régénère une ancienne friche périurbaine à Esch-sur-Alzette.

Le projet de PAP de Hueflach Strassen a été conçu en inversant la démarche traditionnelle de composition : le paysage avant le bâti.

Le layout urbain s’est basé sur les simulations climatiques dégradées de 2080, qui seront à peu près équivalentes à celles de Milan aujourd’hui.

L’épannelage des volumes est réalisé de sorte à utiliser les vents convectifs pour créer une brise urbaine fraîche.

Le projet intègre l’hydrologie régénérative au travers du concept de « Keyline design ».

La rénovation du siège iconique de 1964, classé, de ING Belgium à Bruxelles vient d’être livrée et atteint une réduction de consommation de 85 % ainsi que le niveau BREEAM Outstanding, WELL Platinum.

- Maître d’ouvrage : ATENOR – PwC ; architecte : A2M-MORENO ARCHITECTES & ASSOCIES ; crédit photographique : Wang
- Maître d’ouvrage : ING Belgium ; architecte : A2M-MORENO ARCHITECTES & ASSOCIES ; crédit photographique : Ulrich Schwarz
-  Maître d’ouvrage : Le Fonds Belval ; architecte : A2M-MORENO ARCHITECTES & ASSOCIES ; crédit photographique : Vize
-  Maître d’ouvrage : HEALCAMPUS ; architecte : A2M-MORENO ARCHITECTES & ASSOCIES ; crédit photographique : EFFEKT

Construire un avenir régénérateur

Le défi est immense : seule une poignée de bâtiments dans une vie peut transformer la masse des millions d’édifices du globe.

Chaque intervention peut devenir un acte de régénération, une étape vers un système plus robuste et conscient.

From thousands to billions¹

Ainsi titrait le rapport du World Green Building Council en 2017, qui était un énième appel à l’action.
Selon l’UNEP, il y aurait environ 1,5 milliard de bâtiments sur terre².

Plus de 98 % des bâtiments dans le monde ont été conçus sans l’intervention de professionnels qualifiés en architecture³ ou en ingénierie.

Bref, une vie (d’architecte) pour environ trente à quarante bâtiments face à plus d’un milliard et demi d’immeubles existants sur terre, « et moi et moi et moi » chantait Jacques Dutronc.

Au vu de ce qui précède, on retient que la « fenêtre de tir » de l’architecte est extrêmement réduite.

Et si toute occasion de faire de l’architecture était une occasion à chaque fois unique pour régénérer l’environnement, à ne surtout pas manquer ?

Le stock existant du bâti étant dans l’impossibilité matérielle, financière ou par manque de savoir-faire, d’être upgradé pour survivre aux dérèglements climatiques.

À l’image des nuées d’oiseaux dont ceux à la périphérie, étant face aux premières fluctuations, guident le groupe, chaque acteur doit influencer le système à la périphérie, pour faire évoluer le centre vers plus de stabilité et de justice écologique.

Ils se synchronisent et puis ils « contaminent » le système⁴.

Et si chaque projet d’architecture régénérative devenait un projet de « contamination », de « transmission », « d’imprégnation » du système, de restauration de l’environnement ?

- Maître d’ouvrage : BESIX RED, LIONSTONE, BOURG ; architecte : A2M-MORENO ARCHITECTES & ASSOCIÉS ; crédit photographique : A2M

1. Jonathan Laski et Victoria Burrows, « From Thousands to Billions » (World Green Building Council, 2017).
2. « Global Status Report for Buildings and Construction 2020 » (GlobalABC, 2020).
3. World Green Building Council (WGBC) dans son rapport « Uplift the Climate » (2019) ainsi que dans le livre édité par Bryan Bell et Katie Wakeford. Extrait : « Les architectes n’affectent directement qu’environ deux à cinq pour cent de tout ce qui est construit », Londres, 2008.
4. Olivier Hamant. « Monde en polycrise : les nouveaux ingénieurs de… »

Sebastian Moreno-Vacca, architecte
Article paru dans Neomag #76 - janvier 2026

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Publié le lundi 9 février 2026
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