
La géothermie : réelle voie de décarbonation, recul ou avancée sectorielle ?
Entre 2011 et 2021, plus de 1200 installations géothermiques peu profondes ont été autorisées au Luxembourg, représentant près de 3000 forages. Mais au-delà de l’effet tendance, une question reste centrale : la géothermie constitue-t-elle réellement une voie crédible de décarbonation ?
Objectivement, oui… mais avec certaines nuances
Dans le cas « typique » étudié, à savoir un bâtiment de bureaux nZEB présentant un besoin annuel en chaud/froid d’environ 1,2 GWh/an et équipé d’un champ de 100 sondes géothermiques verticales double U de 200 mètres de profondeur chacune, l’empreinte carbone incorporée d’une solution géothermique est estimée à environ 737,5 t CO₂e, contre 165,9 t CO₂e pour une solution plus conventionnelle de type PAC air/eau. « L’écart carbone » initial reste donc important, de l’ordre de 571,6 t CO₂e. Derrière ces calculs, il est important de rappeler que l’analyse ne peut pas se limiter aux seules performances énergétiques et au comparatif de l’émission des installations. La géothermie implique également un impact carbone incorporé lié à l’ensemble du système : forages, tubes, glycol, PAC, réseaux, bentonite, gestion des boues, etc., qui est encore sous-estimé. L’enjeu est donc de raisonner en cycle de vie complet. Malgré cet impact initial, les gains en phase d’exploitation deviennent significatifs, notamment dans l’hypothèse d’un géocooling, permettant progressivement de compenser le carbone incorporé de départ.
En termes d’émissions opérationnelles, nous atteignons ± 28,35 t CO₂e/an contre ± 66,3 t CO₂e/an pour une solution équivalente en PAC air/eau. Sur cette base, le carbone incorporé est compensé en approximativement 15 ans, ce qui reste relativement cohérent à l’échelle du cycle de vie global d’un bâtiment (généralement estimé à environ 60 ans (avec un renouvellement des équipements techniques après 25 ou 30 ans). Les premières analyses et calculs que nous avons menés, avec des hypothèses globalement plutôt défavorables, montrent que la géothermie constitue bien une réelle voie de décarbonation… mais à condition d’être évaluée de manière plus holistique.
Qu’entend-on par « holistique » ?
Le véritable sujet devient alors moins « Faut-il faire de la géothermie ? » et plus « Comment mieux concevoir, intégrer et exploiter la géothermie ? ».
Et c’est probablement là que le Luxembourg semble aujourd’hui entrer dans une phase charnière de structuration de la filière. Le guide AGE publié en 2025 constitue une avancée importante et apporte déjà un premier cadre utile pour sécuriser les pratiques. Plusieurs retours du terrain mettent toutefois encore en évidence certaines limites techniques ou opérationnelles : gestion des boues de forage, absence de prescriptions détaillées sur certains raccordements, manque de standardisation des tests thermiques, ou encore déficit d’ingénierie structurante et de vision coordonnée à long terme.
La question n’est donc probablement plus uniquement technologique, mais également organisationnelle, normative, opérationnelle, ainsi que liée à la montée en compétence et à la formation des acteurs. La montée en puissance de la géothermie passera vraisemblablement par une approche plus systémique.
Conclusion… et ouverture
Le véritable enjeu semble désormais plus pratique et appliqué. C’est précisément dans cette logique que les différentes consultations menées ces derniers mois, ainsi que la dynamique impulsée par le CNCD (Conseil National pour la Construction Durable), ouvrent aujourd’hui une voie particulièrement intéressante. L’objectif n’est pas de créer une nouvelle structure, mais bien de mettre en place un cadre d’échanges techniques et opérationnels capable de fédérer l’ensemble de la chaîne de valeur autour de retours d’expérience concrets, de problématiques de terrain et de pistes d’amélioration pragmatiques.
À travers cette démarche, le Luxembourg pourrait progressivement se doter d’une véritable « structuration technique » de la filière géothermie, capable d’accompagner le secteur tout en sécurisant la qualité, la durabilité et la crédibilité des futures installations.
Luc Meyer, directeur de Neobuild
Article paru dans Neomag #80 - juillet 2026
