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Du recyclage au cyclage

Du recyclage au cyclage

Intégré depuis peu au sein du groupe international SWECO, +ImpaKT peut désormais s’appuyer sur un large panel de compétences techniques pour devenir un one-stop-shop regroupant tous les services d’engineering du bâtiment. +ImpaKT ne renie pas son ADN pour autant : l’économie circulaire reste au cœur de son approche à chaque étape du projet.

Interview de Jeannot Schroeder, Managing Director de +Impakt, part of Sweco

Quel est le lien entre économie circulaire et données ?

Le défi est de saisir le réel potentiel circulaire d’un produit. Les données sur lesquelles nous nous basons actuellement pour caractériser la circularité proviennent encore souvent de l’économie linéaire. À titre d’exemple, la Ellen MacArthur Foundation a créé un indice de circularité qui mesure la préservation de la matière à travers un processus, en prenant en compte ce qui entre dans un processus et ce qui en ressort, mais sans considérer la réparabilité ou un meilleur usage du bien. C’est donc une description qui n’est circulaire qu’en termes de kilogrammes de matière, et non en termes d’usage. C’est pourquoi nous avons créé le PCDS - Product Circular Data Sheet -, un outil qui vise à introduire un nouvel ensemble de données qui permettent de qualifier les attributs circulaires d’un produit comme : est-ce qu’il provient de matières premières vierges, réutilisées ou recyclées ? Est-il facile à réparer, à démonter ? L’idée est de comprendre dans quelle mesure il a été conçu pour une économie circulaire.

Que manque-t-il pour que les « vrais »principes de l’économie circulaire passent dans la pratique ?

Depuis des années, on construit encore et encore des projets pilotes. Ce n’est pas ce qui manque pour passer à l’échelle. Ce qui manque, c’est la standardisation, et ça passe par la normalisation des données, du langage qu’on utilise quand on parle d’économie circulaire.

C’est l’économie circulaire 2.0 ?

C’est l’amorce de l’économie circulaire 2.0. La standardisation peut sembler ennuyeuse, pourtant on doit passer par là : imaginez un carrefour sans signalisation, ou la logistique sans les containers - nous avons créé un système extrêmement efficace autour de ces unités standards : les bateaux, les trains, les camions sont faits pour les transporter ; les sites de stockage sont dimensionnés pour les accueillir. C’est de cela dont nous avons besoin en économie circulaire - de standardisation - pour permettre un échange facile des données et créer une véritable économie de services autour.

Aujourd’hui, la création de données dans un contexte circulaire coûte trop cher, tout comme la logistique à l’ancienne lorsque le bateau n’était rempli qu’à 75 %. Standardiser permettrait de rendre abordables les données sur toute la chaîne de production. C’est donc le sujet sur lequel nous devons travailler dans les années à venir.

Pour accélérer la transition, il faut de la standardisation. Mais qui doit travailler sur cette standardisation ?

Il faut une volonté politique pour exiger et supporter la normalisation, et c’est ensuite à des organismes comme l’ILNAS - Institut Luxembourgeois de la Normalisation, de l’Accréditation, de la Sécurité et qualité des produits -, le CEN - Centre Européen de Normalisation -, ou l’ISO – International Organization for Standardization - de prendre le relais pour créer des standards techniques adaptés reconnus au niveau international.

Vous étiez récemment à la foire Pollutec à Lyon, qui est consacrée à la dépollution. Quel est votre retour d’expérience ?

Cela m’a conforté dans l’idée que nous avons vraiment besoin d’une nouvelle définition de l’économie circulaire. Une définition dont on a le courage d’exclure le recyclage. Car tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, il n’est rien d’autre qu’une pratique pure et dure d’économie linéaire : c’est un business lucratif qui profite de la masse de déchets que notre fonctionnement actuel génère : plus on crée de déchets, plus on crée de PIB.

À cette foire, manquaient les concepteurs, alors que l’industrie du recyclage était bien là avec la promesse de pouvoir tout recycler. Mais ce n’est jamais qu’une « réaction » : d’abord on crée un nouveau produit (trop) complexe, on le lance sur le marché, et c’est seulement ensuite que nous nous posons la question du recyclage. Le recyclage vient toujours trop tard. Ce n’est pas de l’économie circulaire, mais de l’économie linéaire qui essaie de tourner en rond.

Le recyclage génère aussi de la confusion : il laisse supposer qu’on peut continuer sans changer nos habitudes, puisque tout serait recyclable. Mais, le véritable problème, c’est que le produit a été fabriqué sans tenir compte de la préservation des matériaux.

Les batteries sont un bon exemple. C’est un domaine dans lequel il y a beaucoup d’innovation : on cherche à réduire les coûts, passer à l’échelle, augmenter la performance et la capacité de stockage d’électricité par kilogramme de matière, et on investit des sommes d’argent considérables pour y parvenir. On met de nouveaux types de batteries sur le marché. Et quelques années plus tard, on se demande comment les recycler. C’est alors qu’on se rend compte que les usines et les traitements qu’on avait imaginés pour les batteries précédentes ne sont pas adaptés aux nouvelles batteries et requièrent de nouvelles installations.

Il faudrait remplacer le concept de « recyclage » par celui de « cyclage », un mot qui permettrait de décrire la volonté de préserver la qualité des matériaux pour un meilleur usage, alors que le recyclage est souvent du downcycling, avec une perte de la qualité intrinsèque. À Pollutec, j’étais à la fois impressionné par la technologie mise en œuvre pour parvenir à tout recycler et désemparé devant toute l’ingéniosité déployée pour traiter un problème qu’on a nous-mêmes créé au lieu d’utiliser cette intelligence à éviter de créer ce problème. Ce n’est pas du tout la bonne approche.

Et pour faire le lien avec les nouveaux sets de données relatifs à l’économie circulaire : le recyclage, finalement, est un des sous-indicateurs de l’économie circulaire et probablement pas le meilleur pour décrire la réelle circularité des produits.

Mélanie Trélat
Article paru dans Neomag #75 - décembre 2025