
Un rempart contre la canicule
Le concept autrichien 2226 vise à maintenir naturellement une température entre 22 et 26 degrés en alliant conception bioclimatique, enveloppe performante et gestion intelligente des échanges d’air. Cette approche, qui mise sur la sobriété plutôt que la technologie, commence à faire ses preuves au Luxembourg.
Le 2226 Dellizotti de Bettembourg
Après un an d’exploitation, nous avions rendez-vous avec Francis Schwall de DZ Construct pour faire le point sur le fonctionnement de l’immeuble de bureaux Dellizotti, afin de vérifier que la plage de températures promise, comprise entre 22 et 26 degrés, avait bien été mesurée et respectée tout au long des saisons.
Et sans détours, la réponse est « oui » ! Malgré certaines fonctionnalités ayant mis un peu de temps à être opérationnelles (soucis de protocoles ou indisponibilité du puits central pour le refroidissement nocturne, par exemple), malgré le temps imparti aux nécessaires mises au point et réglages (essais sur l’amplitude des ouvertures de ventilation naturelle), et malgré certaines pannes et « maladies de jeunesse » (deux ou trois motorisations d’ouverture des évents défectueuses, par exemple), le bâtiment s’est extrêmement bien comporté. Il faut également constater qu’un temps d’adaptation a été nécessaire au personnel pour découvrir et « faire confiance » au système, pour se rendre compte que la gestion automatisée se déroulait sans embûches.
L’hiver et les canicules de juin comme « crash-tests »
Durant les deux semaines de congés en fin d’année, le bâtiment profite normalement d’un très léger chauffage en « back-up », essentiellement destiné à combler l’absence des personnes qui contribueraient normalement à compenser les calories manquantes au maintien des 20 degrés minimum ; il a été choisi de s’en passer de manière à expérimenter la situation, et le bâtiment a tout de même conservé une température moyenne de 15 degrés, ce qui est remarquable.
Mais le véritable « crash-test » furent les deux canicules de juin, clairement identifiables sur le graphe, avec des pics extérieurs mesurés à 38-39 degrés. Deux pièces sont montées à 28,5 degrés, ce qui peut paraître élevé, mais n’oublions jamais que ces épisodes climatiques n’avaient jamais été relevés auparavant, que les nuits demeuraient à 20 degrés (parfois plus encore) et que cela représente un différentiel de quelque 11 degrés entre l’extérieur et l’intérieur alors que le bâtiment ne profite d’aucune technique active de refroidissement. C’est donc un succès.
La nouvelle maison communale de Käerjeng
Six questions à Nadine Braconnier, bourgmestre, et Carole Juttel, cheffe du département de l’urbanisme.
Comment le principe 2226 est-il « arrivé » jusqu’à l’administration communale ?
Carole Juttel : C’est en découvrant un article présentant le principe de fonctionnement du bâtiment prototype réalisé à Lustenau en Autriche par le bureau d’architecture Baumschlager Eberle que cette approche a retenu mon attention. Comme la commune n’a pas vocation à construire des bâtiments administratifs, je ne pensais pas, dans un premier temps, que ce principe pourrait être mis en œuvre à Käerjeng. Ce n’est que lorsque le projet de construction d’une nouvelle maison communale s’est concrétisé en 2021 que je me suis penchée plus en détail sur cette approche. Dans l’une des interviews consacrées à ce projet pilote, que j’ai pu consulter sur Internet, Monsieur Eberle conclut en rappelant une évidence : la meilleure énergie est celle que l’on ne consomme pas. Pour le projet 2226, ce principe s’applique aussi bien à la production des installations techniques (et aux pièces de rechange qu’elles nécessitent au fil du temps) qu’au volume bâti indispensable pour les accueillir, sans oublier, bien entendu, l’énergie nécessaire à leur alimentation. Cette vision d’une architecture durable, sobre et pérenne a convaincu nos décideurs politiques qui se sont montrés ouverts et enthousiastes à l’idée de l’intégrer dans le projet de la nouvelle maison communale. C’est ainsi que le principe 2226 est arrivé jusqu’à la commune de Käerjeng.
Qu’est ce qui a motivé les autorités politiques à choisir le principe 2226 pour la construction de la nouvelle maison communale de Käerjeng ?
Nadine Braconnier : Le projet a été approuvé en juillet 2024. À cette époque, je n’étais pas encore bourgmestre, mais j’occupais déjà la fonction de présidente de la commission des finances de la commune de Käerjeng, ce qui m’a permis de suivre de près les réflexions et les décisions du conseil communal. Depuis de nombreuses années, la commune s’engage activement en faveur de la transition énergétique. Elle met en œuvre des mesures concrètes pour réduire ses besoins en énergie et favoriser le recours aux énergies renouvelables. Avec les dix autres communes du syndicat ProSud, elle s’est fixé l’objectif ambitieux d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050. Dans ce contexte, il est de notre responsabilité d’explorer des solutions innovantes et durables lorsqu’une opportunité pertinente se présente, comme c’est le cas avec le concept 2226. Ce projet s’inscrit pleinement dans notre vision d’une construction publique sobre en ressources, performante sur le long terme et respectueuse de l’environnement. Nous ne nous sommes toutefois pas engagés dans cette démarche à la légère.
Le principe 2226 a déjà fait ses preuves en Autriche, dans des conditions climatiques comparables aux nôtres. Le bâtiment de référence est exploité avec succès depuis 2014. En octobre 2021, une délégation de la commune s’est rendue à Lustenau afin de visiter ce bâtiment et de se faire une idée concrète de son fonctionnement et des performances observées au quotidien. Par la suite, la commune s’est entourée de bureaux d’études spécialisés, dont 2226 GmbH, qui ont réalisé des études de faisabilité ainsi que des simulations thermiques détaillées du futur bâtiment. Les résultats obtenus ont confirmé la pertinence du concept pour notre projet. Je suis particulièrement fière du vote unanime du conseil communal en faveur de ce projet courageux et visionnaire. Nous avons aujourd’hui hâte de voir ce bâtiment prendre vie et démontrer, au quotidien, qu’il est possible de concilier innovation architecturale, durabilité et qualité de vie au travail.
La population a-t-elle été invitée à se positionner sur le projet et si oui, quelles ont été les réactions ?
NB : La nouvelle maison communale est avant tout un bâtiment administratif destiné à accueillir les services communaux. Il ne s’agit donc pas d’un projet qui appelle nécessairement une consultation populaire au sens où peuvent l’être d’autres projets ayant un impact direct sur la vie quotidienne de l’ensemble de la population. Les membres du Conseil communal, élus démocratiquement par les citoyens, ont la responsabilité de prendre des décisions éclairées dans l’intérêt général de la commune. Dans l’exercice de cette mission, ils s’appuient sur des analyses techniques, des études spécialisées et les avis des acteurs directement concernés. Dans le cas du projet de construction de la mairie, il n’y a donc pas eu de consultation du grand public en amont du vote. En revanche, le projet a été largement présenté et discuté avec les membres des différentes commissions communales ainsi qu’avec le personnel communal. Il nous paraissait essentiel que les futurs utilisateurs du bâtiment puissent comprendre cette approche innovante, exprimer leurs questions et adhérer au concept de leur futur lieu de travail.
Relativement aux choix techniques et au choix des matériaux, en quoi le projet de Käerjeng est-il identique ou différent du projet de Lustenau ?
CJ : Nous avons repris plusieurs éléments clés du projet de Lustenau, notamment les murs extérieurs en double maçonnerie de briques terre cuite ainsi que la façade en enduit à la chaux, ces matériaux naturels offrant d’excellentes performances thermiques et respirants. Pour des raisons liées à la physique thermique, les surfaces vitrées ont été limitées et placées à fleur des murs intérieurs afin de limiter les risques de surchauffe. Les clapets de ventilation ont été intégrés à côté des baies vitrées fixes sur toute la hauteur, l’échange d’air est d’autant plus élevé si les ouvrants sont positionnés en bas et en haut d’une pièce.
Contrairement au bâtiment de Lustenau qui est équipé de fenêtres en bois, nous avons fait le choix de fenêtres et de clapets en aluminium recyclé, en raison de leur plus grande durabilité. La principale différence entre les deux bâtiments réside néanmoins dans leur forme, notre bâtiment est moins compact que le projet pilote de Lustenau. Alors que le bâtiment de référence présente un plan carré et des plateaux largement ouverts aménagés en open space, notre projet adopte une forme en « L » et répond aux besoins spécifiques des différents services communaux. Les espaces y sont donc davantage compartimentés. Ces particularités ont dû être intégrées dans les simulations réalisées par 2226 GmbH. Les simulations ont montré que le concept reste parfaitement transposable au projet de Käerjeng.
Avec le projet Dellizotti de Bettembourg, ce seront déjà deux projets opérationnels au Luxembourg. Pensez-vous que cette approche est une solution d’avenir ?
CJ : Le concept 2226 ouvre des perspectives très intéressantes en matière de construction durable. Au Luxembourg, nous en sommes encore aux premières réalisations. Il est donc important de laisser ces bâtiments faire leurs preuves en conditions réelles. Si les performances observées confirment les résultats des simulations, je suis convaincue que d’autres projets suivront. J’espère que notre expérience pourra servir de référence et contribuer à faire évoluer cette approche, afin qu’elle puisse être adaptée et développée au bénéfice des projets futurs.
Quelle(s) recommandation(s) souhaitez-vous transmettre aux maîtres d’ouvrages publics ou privés qui souhaiteraient adopter le principe 2226 ?
CJ : Il est important de considérer le principe 2226 comme une approche globale de la conception d’un bâtiment, et non comme une simple solution technique. Son succès repose sur une architecture pensée dès l’origine pour assurer le confort thermique avec un minimum d’installations techniques. Il est également essentiel de s’entourer, dès les premières phases de conception, de bureaux d’études et de partenaires disposant d’une expérience concrète de ce concept afin d’en maîtriser les exigences et les spécificités. Enfin, les maîtres d’ouvrage doivent être prêts à faire évoluer certaines habitudes des futurs usagers. Un bâtiment 2226 fonctionne avec les variations naturelles de la température, tout en garantissant une plage de confort. Il n’est donc pas possible d’exiger une température de 26 degrés dans les bureaux en hiver ou, à l’inverse, une climatisation à 20 degrés en été. L’adhésion des utilisateurs à cette philosophie constitue un facteur déterminant de la réussite du projet.
Rédaction : Régis Bigot Arch. & IPM Neobuild GIE
llustrations : ©Gemeng Käerjeng, DZ Construct
Article paru dans Neomag#81 - septembre 2026
