
Peut-on construire et rénover avec moins de carbone aujourd’hui ?
Pour que cela soit la norme, la feuille de route construction bas carbone prévoit d’adapter la réglementation et les procédures, normaliser, automatiser la collecte et la gestion des données, les rendre disponibles, soutenir financièrement la transition, organiser la montée en compétences et surtout de démontrer que les solutions fonctionnent.
Rencontre avec Paul Schosseler et Bruno Renders, co-présidents du Conseil National pour la Construction Durable - CNCD
Définir une « baseline »
Lancée en septembre 2023 lors d’une grande conférence qui a réuni près de 350 personnes, la feuille de route construction bas carbone vise la mise en œuvre de projets qui s’inscrivent notamment dans la refonte de la directive sur la performance énergétique des bâtiments (EPBD). « La nouveauté introduite par cette refonte est l’intégration, dans le certificat de performance énergétique (CPE), de émissions carbone produites pendant l’ensemble du cycle de vie d’un bâtiment, ce qui englobe, en plus de l’énergie nécessaire à son fonctionnement en phase d’exploitation, l’énergie grise contenue dans les matériaux de construction et les émissions générées lors de la construction, de la déconstruction, de la gestion et du traitement des déchets », explique Paul Schosseler, co-président du CNCD.
Avant de définir une trajectoire, il fallait d’abord savoir d’où l’on part. La première phase de cette stratégie s’est donc concentrée sur le recueil de données reflétant le contexte national. « Pour cela, nous avons identifié un certain nombre de partenaires avec lesquels nous avons développé des projets, financés pour la plupart par le Fonds Climat Énergie. Nous avons collaboré avec le CDEC – aujourd’hui devenu Fondation BAU – pour évaluer l’empreinte carbone des chantiers au Luxembourg, en nous basant sur une étude réalisée auprès de plus d’une vingtaine d’entreprises de construction.
L’intention sous-jacente est aussi de préparer les entreprises à la nouvelle version de l’EPBD en identifiant les problématiques auxquelles elles sont confrontées et les aides dont elles auraient besoin pour pouvoir la mettre en œuvre à partir de 2028. Nous avons également travaillé avec l’OAI qui nous a fourni des registres digitaux permettant d’établir l’empreinte carbone moyenne de chaque type de bâtiment – maison, résidence, bâtiment administratif, école, etc. –, à partir des quantités de matériaux mises en œuvre et de l’énergie grise contenue dans ces matériaux. Nous avons aussi un projet en cours avec le LIST qui consiste à définir des valeurs génériques pour les déclarations environnementales de produit (DEP) de quelque 700 produits. Un autre volet intéressant de cette première phase était le projet européen Indicate Life, porté au Luxembourg par le ministère de l’Économie, conjointement avec la Fondation BAU, l’OAI et le LIST à travers le CNCD et le World Green Building Council. L’idée était de comparer comment les différents pays attaquent la thématique de la construction bas carbone : leurs problématiques, leurs méthodologies, leurs valeurs seuils. Le financement européen nous a permis d’aller plus loin que nous aurions pu le faire au niveau national, et surtout de bénéficier des compétences d’experts internationaux pour valider nos travaux », détaille-t-il.
Identifier les « low-hanging fruits »
Les principaux postes d’émissions identifiés, il s’agit maintenant de déterminer les leviers les plus efficaces et les plus facilement activables pour établir une trajectoire de décarbonation. Plusieurs pistes sont explorées en parallèle, car aucune ne peut, à elle seule, permettre au secteur d’atteindre ses objectifs.
Le premier levier est la réglementation : la direction de l’Énergie du ministère de l’Économie travaille à la manière d’intégrer les données liées à l’énergie grise dans le calcul des CPE, pour une évaluation plus exhaustive de l’empreinte des bâtiments. « Pour que les futures exigences soient pertinentes et applicables, le ministère collaborera avec le secteur afin de tester les méthodes proposées et de les valider sur le terrain », précise-t-il.
Cette logique d’expérimentation se concrétise notamment dans des projets pilotes qui permettent d’éprouver la pertinence technique et économique des solutions. « Pour faire évoluer les pratiques, il faut d’abord démontrer que le changement est possible. Le bâtiment 22-26 de Dellizotti en est une excellente illustration. Il pourrait paraître complètement anachronique aujourd’hui de construire un bâtiment de bureaux de trois étages, avec une isolation en paille et sans système de chauffage. Et pourtant, ça fonctionne dans la majorité des conditions climatiques que nous connaissons », souligne Bruno Renders, co-président du CNCD.
Le financement est aussi un point essentiel : pour que les solutions bas carbone soient accessibles aux acteurs du secteur, leur mise en œuvre doit être soutenue par des mécanismes adaptés. Autour de ces leviers interdépendants, gravitent également les acteurs chargés de structurer le cadre technique et normatif, comme l’ILNAS pour les normes ou le CRTI-B pour les référentiels et outils destinés au secteur.
Autre sujet : la digitalisation et l’intelligence artificielle. « Les échanges menés avec l’OAI autour des registres numériques ont montré à quel point la collecte et le traitement des données sont chronophages et coûteux. Si de nouvelles obligations viennent s’ajouter aux processus actuels, elles risquent d’alourdir encore la charge de travail des bureaux d’études et, à terme, d’augmenter le coût de la construction, ce qui serait contreproductif », indique Paul Schosseler.
Des outils qui pourraient permettre au secteur de gagner en efficacité, de réduire les erreurs et de limiter les coûts voient déjà le jour. Par exemple, un prototype de chatbot a été développé pour extraire et traiter automatiquement les informations contenues dans les bordereaux ou autres documents techniques, et les principaux logiciels BIM intègrent désormais des fonctionnalités permettant d’automatiser les calculs d’empreinte carbone à partir des données issues des maquettes numériques. « Pour que cette automatisation soit efficace, elle doit cependant s’appuyer sur des données fiables et adaptées au contexte luxembourgeois. Il faudra mettre à disposition une base de données nationale regroupant des valeurs génériques et des valeurs par défaut pour les principaux matériaux utilisés – sachant que le ciment, l’acier et le verre constituent 60 % de l’empreinte carbone des bâtiments. Le même principe sera appliqué aux émissions liées aux chantiers. Enfin, ces données et ces outils devront être centralisés sur une plateforme facilement accessible. L’objectif est que ce soit le cas d’ici 2028 », poursuit-il.
Next steps…
D’autres pistes se dégagent, sur lesquelles les réflexions ne font que commencer. La rénovation en est une. « Décarboner les bâtiments neufs passe par une adaptation des réglementations, des solutions techniques, des matériaux, mais aussi par une certaine sobriété. Le but est de faire mieux avec moins, et pour cela il faut procéder de manière plus agile, holistique, efficiente. Dimensionner intelligemment, par exemple, est une solution évidente : si on met en œuvre 20 % de béton en moins dans un bâtiment, on économise de facto du CO2, et on réduit non seulement l’utilisation de ressources, mais aussi les coûts », explique Bruno Renders.
« La rénovation est plus complexe à aborder. Abattre un bâtiment pour en construire un nouveau peut être nécessaire s’il n’est pas en bon état ou s’il est construit sur une parcelle qui peut être optimisée – car nous traversons aussi une crise du logement. L’analyse est multifactorielle, elle doit être menée sous l’angle de la décarbonation et sous celui de l’usage.
Mais améliorer le parc de bâtiments existants est incontournable, et cela présuppose de fonctionner autrement. Aujourd’hui, les corps de métiers se succèdent et se coordonnent tant bien que mal, ce qui implique des pertes d’efficience. Une notion d’entreprise générale de rénovation devra probablement se mettre en place, parce que la rénovation nécessite une coordination fine.
Une autre piste pour éviter ces écueils est l’industrialisation. Energiesprong, par exemple, est un modèle qui fonctionne très bien. Cette approche consiste à venir « plaquer » des éléments préfabriqués sur des logements existants de manière à les transformer en bâtiments zéro énergie. Les travaux ne durent que quelques jours et les habitants peuvent rester dans leurs logements ».
Les solutions existent, mais elles sont encore méconnues, rarement préconisées, et parfois même interdites. Leur mise en œuvre passera par une mutation des procédures et un allègement des exigences réglementaires. « La réglementation n’est pas adaptée aux conditions climatiques actuelles et va parfois même à l’encontre de l’innovation. Il faudra notamment autoriser de nouvelles solutions pour rafraîchir les bâtiments pendant les canicules qui sont amenées à se répéter, car le night cooling, bien qu’étant une solution intelligente, est insuffisant dans ces périodes ».
Qui dit nouvelles méthodes constructives, dit aussi nouveaux métiers et évolution des compétences des entreprises. Bruno Renders évoque le BIPV (Building Integrated Photovoltaics), des modules qui produisent de l’énergie verte, tout en remplaçant les matériaux de finition et de bardage « inactifs ». « L’électrification, par le biais de l’imposition des pompes à chaleur en remplacement de systèmes au gaz ou au fioul, est une étape positive vers l’abandon des énergies fossiles. Maintenant, il faut savoir comment produire de l’énergie verte. Et là, les bâtiments ont un rôle à jouer : leurs toitures, leurs façades et les ombrières des parkings peuvent être utilisées pour le faire. Des projets sont en cours aujourd’hui, mais on voit à quel point c’est compliqué, parce que ceux qui font du BIPV en toiture ne sont pas ceux qui font du BIPV en façade. Cette solution n’offre un potentiel que si on organise les compétences et si on accompagne les salariés et les entreprises », souligne-t-il.
« La décarbonation s’impose en tant qu’approche holistique agissant à la fois sur la réduction des émissions carbone incorporées et des émissions carbone opérationnelles. Elle ne doit pas être perçue comme une contrainte, mais comme génératrice de nombreuses opportunités nouvelles », conclut Bruno Renders.
Mélanie Trélat
Article paru dans Neomag#81 - septembre 2026
