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Changer d'échelle pour répondre à la pénurie

Changer d’échelle pour répondre à la pénurie

La Chambre des Métiers a lancé une réflexion pour attirer de nouveaux profils qualifiés au Luxembourg afin de compenser les 28.000 départs à la retraite prévus dans les cinq années à venir dans l’artisanat. Cet effort s’inscrit dans une stratégie politique plus large nommée « Work in Luxembourg ».

Interview de Gilles Walers, directeur des affaires stratégiques, juridiques et européennes à la Chambre des Métiers

Quelle est la situation aujourd’hui en termes de ressources humaines dans l’Artisanat au Luxembourg ?

Nous faisons le grand écart entre, d’un côté, une pénurie de profils qualifiés et, de l’autre, une activité qui tourne au ralenti dans certains secteurs. Compte tenu de la pyramide d’âge des salariés, nous devrons faire face à 28 000 départs en retraite d’ici dix ans. Les maçons qualifiés, par exemple, sont une denrée plus rare que jamais et les jeunes qui se forment actuellement dans ce métier ne seront pas assez nombreux pour combler la vague qui va déferler sur nous. Notre vivier national est restreint par la structure du marché. Celui de la Grande Région a, lui aussi, atteint ses limites. Nous réfléchissons donc à lancer une machine qui permettra au secteur de l’Artisanat de recruter au-delà du Luxembourg et de la Grande Région pour répondre aux besoins futurs : nous l’avons baptisée « Talent Attraction ».

Comment allez-vous procéder ?

Par étapes. Dans un premier temps, nous espérons motiver davantage de jeunes résidents à faire un apprentissage. Ensuite, nous misons sur le fait que cette attractivité au niveau national se répercutera sur la Grande Région. Enfin, cet effort devra dépasser nos frontières immédiates, et même dépasser celles de l’Europe. Et, pour recruter dans les pays tiers, il faudra mettre en place une politique pour rendre le pays attractif.

Comment attirer de nouveaux salariés dans notre pays, alors que nous avons un problème de logement - et, par extension, de mobilité - qui semble insurmontable ?

Le Luxembourg a plusieurs cartes à jouer : il bénéficie notamment d’un système politique stable, d’une sécurité sociale qui fonctionne et de conditions de travail nettement meilleures que dans d’autres parties du monde.

Mais, effectivement, il faut pouvoir loger les salariés. Certains patrons creusent plusieurs pistes pour pouvoir recruter en nombre conséquent dans les années à venir : par exemple, mettre des logements ou des colocations temporaires à disposition des salariés, proposer diverses aides au logement, etc. Plusieurs éléments législatifs sont déjà en place dans ce sens. Ensuite, il ne faut pas oublier qu’à l’inverse d’autres secteurs, l’Artisanat ne se concentre pas géographiquement autour de la capitale, ce qui permet à ses salariés de s’installer dans des villages où la pression immobilière est moins forte qu’à Luxembourg-Ville. Enfin, la possibilité de résider dans les pays limitrophes, à un budget moindre qu’au Luxembourg, fait également partie intégrante de la solution et incarne la manière dont l’Europe fonctionne, indépendamment des frontières.

Quel est l’objectif du Talent Attraction Desk que vous avez mis en place ?

Lorsque nous avons lancé nos réflexions autour du Talent Attraction, une de nos premières démarches a été de contacter le ministère de l’Économie, car il était évident que notre effort devait s’inscrire dans une dynamique nationale. Le Ministère, de son côté, avait déjà entamé une réflexion, qui se concentrait alors surtout sur les startups et les profils IT. Ensemble, nous nous sommes dit : « Pourquoi ne pas transformer cette réflexion commune en stratégie nationale ? ».

De là est née la campagne « Work in Luxembourg », dans le cadre de laquelle nous opérons pour l’Artisanat. Dans ce contexte, une plateforme d’information et de discussion a été créée : le Talent Attraction Desk. Il s’agit d’un one-stop-shop qui réunit les personnes désireuses de travailler au Luxembourg et les entreprises souhaitant recruter des talents à l’international. Elles y trouvent toutes les informations relatives aux règles à respecter. Car il faut non seulement attirer les bons profils, mais aussi parvenir à les intégrer sur le plan administratif : l’accès au marché de l’emploi et les procédures d’immigration ne se font malheureusement pas toujours de concert. Un chatbot répond aux questions les plus courantes en plusieurs langues, en particulier celles des pays que nous ciblons.

La plateforme met-elle également en relation les candidats et les employeurs ?

Ce lien existe, mais il reste limité pour l’instant. La plateforme est reliée au JobBoard de l’ADEM, dédié à une vingtaine de métiers dit « très en pénurie ». Les candidats intéressés bénéficient d’une procédure accélérée pour postuler. En revanche, la procédure d’immigration pour les candidats issus de pays tiers n’est pas encore aussi rapide, mais nous y travaillons. Nous travaillons également à élargir la liste des métiers disponibles afin d’anticiper les départs à la retraite. Nous réalisons régulièrement des enquêtes pour identifier les compétences qui risquent de manquer à l’avenir.

Est-ce que ce sera suffisant pour recruter le nombre de personnes nécessaire ?

Rien que dans la construction, nous estimons qu’il faudrait embaucher jusqu’à 12 000 personnes dans les cinq ans à venir pour combler les besoins en logements non construits depuis 2020. Il s’agit là d’un effort d’attraction de main-d’œuvre qualifiée considérable, qui, bien entendu, ne pourra pas être absorbé en mettant 12 000 offres d’emploi sur une plateforme et en espérant que 12 000 personnes y postulent. Il va falloir aborder les choses différemment.

Comment ?

Lors des deux grandes vagues d’immigration qu’a connues le Luxembourg par le passé, les gens se déplaçaient sans même avoir d’offre d’emploi, car le besoin de main-d’œuvre était connu. Demain, ces vagues d’immigration viendront plus probablement de pays tiers, avec lesquels nous instaurerons une dynamique win-win en accueillant des travailleurs pendant quelques années avant qu’ils ne retournent dans leur pays natal pour mettre à profit l’expérience acquise. Dans cette perspective, nous réfléchissons à mettre en place des accords bilatéraux avec certains pays avec lesquels nous avons des points communs linguistiques ou culturels.

Quels pays ciblez-vous ?

Le Luxembourg a été approché par les Philippines qui ont une très forte culture d’émigration, d’apprentissage et de travail - au moins temporaire - à l’étranger pour acquérir des compétences qui leur permettront ensuite de contribuer à la croissance de leur pays. Même si nous ne sommes pas voisins géographiquement, nous avons beaucoup de points d’attache culturels. Nous sommes en train d’étudier la possibilité et les modalités d’un partenariat bilatéral.

Mélanie Trélat
Article paru dans Neomag #79 - juin 2026

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Publié le jeudi 18 juin 2026
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