
Quand un immeuble classé devient un bâtiment régénératif
La question n’est plus de savoir comment construire durablement. La question est désormais de savoir comment nos bâtiments peuvent réparer ce que nos villes ont contribué à dégrader.
De la réduction à la régénération
Pendant longtemps, l’architecture environnementale s’est concentrée sur une logique de réduction : réduire les consommations énergétiques, réduire les émissions de carbone, réduire les déchets. Cette approche reste essentielle, mais elle ne suffit plus. Face à l’urgence climatique, à l’effondrement de la biodiversité et aux tensions croissantes sur les ressources, l’architecture doit désormais viser un objectif plus ambitieux : régénérer.
Le projet ING Marnix à Bruxelles, rénové par les architectes A2M et MORENO Architecture & Associés, illustre cette transition. Livré en 1965 par Gordon Bunshaft du bureau américain SOM, lauréat du prix Pritzker, le siège historique de la Banque Lambert constitue l’un des grands témoins de l’architecture moderniste européenne de l’après-guerre. Son immense façade vitrée, son exosquelette en béton, son implantation urbaine et la qualité exceptionnelle de ses espaces intérieurs en ont fait une référence architecturale majeure à Bruxelles.
Démolir ou transformer ?
Le bâtiment est aujourd’hui classé au patrimoine moderniste. Comme beaucoup d’édifices modernistes de cette époque, il possédait cependant des performances énergétiques devenues incompatibles avec les enjeux climatiques actuels. Face à ce constat, deux stratégies étaient possibles : démolir ou transformer.
Le choix d’ING Belgium fut clair : préserver ce patrimoine emblématique tout en démontrant qu’une rénovation profonde pouvait rivaliser avec les meilleures constructions neuves du monde. Le résultat dépasse largement le cadre d’une simple rénovation énergétique. Grâce à une refonte complète de l’enveloppe, à l’installation de triple vitrages très performants, à l’élimination systématique des ponts thermiques, à une étanchéité à l’air exceptionnelle et à l’intégration des principes du Passivhaus, les besoins énergétiques du bâtiment ont été réduits d’environ 85 %. En complément, l’intégration de matériaux biosourcés et de réemploi ont permis une diminution des émissions de CO₂ de près de 75 %.
Pour un ensemble de plus de 54 000 m2 situé au cœur de Bruxelles, ces chiffres étaient encore difficilement imaginables il y a quelques années. Mais l’ambition du projet ne s’arrête pas à la seule performance énergétique.
Comment un bâtiment peut-il contribuer positivement à son environnement ?
L’eau constitue un premier exemple. Dans nos villes, la pluie est encore trop souvent considérée comme un déchet à évacuer le plus vite possible. Au Marnix, plus de 200 m³ d’eau de pluie sont récupérés et réutilisés pour les sanitaires et les espaces végétalisés. Le bâtiment participe ainsi à rétablir une partie du cycle naturel de l’eau, enjeu devenu majeur dans les villes européennes confrontées simultanément aux sécheresses et aux épisodes d’inondation.
Le projet agit également sur la qualité de l’air urbain. Une partie des façades reçoit un traitement photocatalytique capable de neutraliser certains polluants atmosphériques liés au trafic automobile, notamment les oxydes d’azote. Le bâtiment ne se contente donc plus de limiter ses nuisances : il contribue activement à améliorer son environnement immédiat.
La régénération passe aussi par les matériaux. Une grande partie des éléments existants a été conservée, réemployée ou recyclée. Les nouveaux composants ont été sélectionnés pour leur faible impact environnemental, leur démontabilité et leur capacité à être réutilisés demain. Cette approche circulaire prolonge la durée de vie du bâtiment tout en réduisant fortement son empreinte carbone.
Enfin, un bâtiment régénératif doit également régénérer les personnes qui l’occupent. La qualité de la lumière naturelle, les espaces collaboratifs, la végétalisation, les matériaux naturels, les lieux dédiés au sport, à la détente ou à la concentration ont été conçus pour améliorer le bien-être physique et mental des utilisateurs. Cette approche a permis l’obtention des certifications WELL Platinum et BREEAM Outstanding, parmi les standards internationaux les plus exigeants en matière de durabilité et de santé.
Transformer : le choix le plus durable
L’enseignement principal du projet est peut-être ailleurs. Pendant des décennies, nous avons considéré le patrimoine moderne comme un problème énergétique et la démolition comme une solution. L’ING Marnix démontre exactement l’inverse. Le bâtiment le plus durable n’est souvent pas celui que l’on construit, mais celui que l’on choisit de transformer intelligemment.
Dans un monde confronté à la raréfaction des ressources, à la crise climatique et à l’effondrement des écosystèmes, l’architecture ne peut plus seulement chercher à faire moins mal. Elle doit contribuer à faire mieux. L’ING Marnix n’est pas seulement un bâtiment rénové. C’est un message : si un bâtiment classé, rénové, peut atteindre de telles performances et être un acteur positif du 21è siècle, sobre, circulaire, résilient et régénératif, il n’y a plus d’excuse pour le reste de l’immobilier.
Sebastian Moreno-Vacca, A2M & réf. : ING Marnix Then and Now, édition Archibooks Paris, 2025, auteurs : Diana Murray Watts et Christophe Catsaros
Article paru dans Neomag #80 - juillet 2026
Illustrations : ©A2M, Ulrich Schwarz



